Quand on évoque l’Égypte, on pense immanquablement au Nil, à sa vallée fertile et à son vaste delta. Pourtant, près de 95 % du territoire égyptien est constitué de régions désertiques ou arides, tandis que ses 118 millions d’habitants se concentrent dans un espace habitable très limité. Avec une croissance démographique d’environ 1,6 % par an, la pression sur les terres agricoles, les villes et les ressources en eau ne cesse de s’accroître.
Or l’Égypte dépend très largement du Nil, qui fournit environ 97 % de ses ressources en eau douce. Depuis la seconde moitié du 20e siècle, les autorités cherchent donc à développer de nouveaux espaces agricoles et à y installer des populations au-delà de la vallée du Nil.
C’est dans cette ambition que naît, sous Gamal Abdel Nasser, le projet de Nouvelle Vallée en Égypte : développer les oasis du désert Occidental égyptien et faire émerger de nouvelles terres cultivées. Plusieurs décennies plus tard, le projet Toshka puis d’autres grands projets poursuivent cette volonté sous des formes différentes.
Mais dans le désert, où l’eau est rare et l’évaporation intense, peut-on faire vivre durablement de nouvelles terres sans épuiser la ressource dont elles dépendent ?
Le désert, nouvel espace de développement pour l’Égypte
La vallée du Nil et son delta constituent depuis l’Antiquité le cœur agricole et urbain de l’Égypte, mais les terres disponibles y sont limitées et les espaces déjà urbanisés ne cessent de s’étendre. À partir du XXe siècle, l’État égyptien commence donc à envisager les vastes étendues désertiques comme de nouveaux espaces agricoles et humains, et se tourne naturellement vers les oasis du désert Occidental : elles démontrent qu’avec de l’eau, des techniques adaptées et une organisation collective, des communautés peuvent prospérer dans un environnement aride.
La Nouvelle Vallée va chercher à reproduire cette expérience à une échelle considérablement plus grande.
Une population concentrée autour du Nil
Depuis des millénaires, le Nil concentre l’essentiel de la population égyptienne le long de ses rives et dans son delta.
Cette organisation géographique s’explique naturellement par la présence de l’eau et des terres fertiles, mais elle devient de plus en plus difficile à maintenir à mesure que la population augmente. Les villes s’étendent sur les terres agricoles, tandis que les besoins en logements, en emplois et en infrastructures ne cessent de croître. Pour les autorités égyptiennes, développer de nouveaux territoires devient alors une manière de désengorger la vallée du Nil et d’offrir à une partie de la population de nouveaux espaces de vie et de travail.
L’idée n’est pas seulement de gagner des terres agricoles : il s’agit aussi de créer de véritables pôles urbains et économiques dans le désert, capables d’accueillir durablement des habitants.
Les oasis, des terres fertiles déjà habitées
Bien avant les grands projets de mise en valeur du désert, les oasis du désert Occidental égyptien constituaient déjà des îlots de vie au milieu de l’immensité aride. Grâce aux sources, aux nappes souterraines et à des techniques d’irrigation adaptées, leurs habitants ont développé depuis des millénaires des cultures et construit des communautés durables autour de l’eau. Bahariya, Farafra, Dakhla et Kharga illustrent chacune à leur manière cette longue histoire de l’adaptation humaine au désert.
→ À découvrir sur notre site : les quatre oasis du désert Occidental égyptien.
Ces territoires vont constituer un point d’appui naturel pour les ambitions de la Nouvelle Vallée : l’objectif n’est plus seulement de préserver quelques îlots de vie dans le désert, mais de développer à une échelle beaucoup plus vaste les terres agricoles et les espaces habités.
Le rêve de nouvelles terres agricoles
L’Égypte veut ainsi créer de nouvelles terres agricoles en plein désert. Il s’agit de maîtriser l’eau : forer les nappes souterraines, aménager les sols et construire les infrastructures nécessaires à l’installation de populations.
Dans les années 1950, un projet particulièrement audacieux voit le jour : faire émerger, à l’ouest du Nil, une véritable « Nouvelle Vallée », capable d’accueillir des cultures, des villages et de nouvelles communautés. C’est dans ce contexte que le président Nasser va donner une forme concrète à cette ambition.
Nasser et la naissance de la Nouvelle Vallée en Égypte
Lorsque Nasser arrive au pouvoir en 1954, l’Égypte cherche à moderniser son économie et à réduire la pression exercée sur une vallée du Nil toujours plus densément peuplée. En 1958, le gouvernement lance le projet de Nouvelle Vallée, qui s’appuie sur les oasis du désert Occidental pour créer de nouvelles terres agricoles et favoriser l’installation de populations. Pour y parvenir, le projet repose sur une ressource essentielle et encore mal connue dans ses limites : l’eau souterraine. Des forages sont entrepris afin d’exploiter les nappes profondes qui alimentent les oasis et de permettre l’irrigation de nouvelles terres.
Ce projet marque une étape importante dans l’histoire de l’aménagement du territoire égyptien : pour la première fois, l’État cherche à faire du désert un vaste espace agricole et humain à une échelle nationale.
1958 : Nasser imagine une seconde vallée du Nil
Avec le projet de Nouvelle Vallée, Nasser imagine une sorte de seconde vallée du Nil : un nouvel axe de développement parallèle au fleuve : un nouvel axe de développement parallèle au fleuve et s’appuyant sur les oasis du désert Occidental. Derrière cette ambition se trouve une vision profondément moderne de l’aménagement du territoire : ne plus subir la concentration de la vie égyptienne autour du Nil, mais créer de nouveaux pôles de vie au cœur du désert.
L’idée est de relier les oasis par un vaste programme d’aménagement et d’en faire un nouvel axe de développement du pays. Le projet s’inscrit dans la politique de grands travaux menée par le président égyptien, qui entend moderniser le territoire et mieux répartir la population et les activités économiques. Kharga, Dakhla, Farafra et Bahariya sont ainsi placées au cœur de cette nouvelle ambition.
L’eau souterraine au cœur du projet : forer le désert
L’ambition de Nasser repose sur une ressource invisible : les eaux souterraines.
Dans les oasis du désert Occidental, les nappes profondes permettent depuis des millénaires l’existence des sources, des palmeraies et des cultures. La Nouvelle Vallée cherche à exploiter cette ressource à une échelle beaucoup plus importante. Des campagnes de prospection et de forage sont ainsi menées pour localiser les réserves d’eau et créer de nouveaux points d’irrigation. L’objectif est alors de s’appuyer sur les nappes de l’immense aquifère des grès nubiens, dont une grande partie de l’eau est très ancienne et se renouvelle extrêmement lentement.
Les premiers forages permettent effectivement d’étendre les surfaces cultivées, mais ils révèlent aussi progressivement les limites d’une ressource dont l’exploitation intensive peut entraîner une baisse de la pression des nappes et des problèmes de salinisation.
Routes, villages et nouvelles terres agricoles
La mise en valeur du désert nécessite aussi de désenclaver les oasis et de créer les conditions d’une nouvelle vie locale.
Des routes sont aménagées pour relier les oasis de Kharga, Dakhla, Farafra et Bahariya au reste de l’Égypte, tandis que de nouveaux villages apparaissent à proximité des terres mises en culture. Des écoles, des dispensaires, des coopératives agricoles et d’autres équipements accompagnent progressivement ces implantations.
À Dakhla, par exemple, la route reliant l’oasis à Kharga puis à la vallée du Nil est asphaltée au début des années 1960, tandis que de nouveaux équipements sont construits dans les villages. Le projet prévoit également de distribuer des parcelles agricoles à des paysans venus notamment de la vallée du Nil.
La Nouvelle Vallée devient ainsi une véritable expérience de peuplement et de transformation sociale du désert, et pas seulement un programme d’irrigation.
Les résultats ne sont pas à la hauteur du rêve de Nasser
La Nouvelle Vallée ne connaît pas l’essor espéré par Nasser. Les ambitions de Nasser sont considérables : le projet prévoit la mise en valeur d’environ 3 millions de feddans (près de 1,3 million d’hectares) et l’installation de quelque 4 millions de personnes. Dans les faits, les résultats restent très éloignés de ces objectifs. Moins de 120 000 feddans auraient finalement été aménagés et environ 57 000 personnes réinstallées.
Les difficultés sont nombreuses : coût des infrastructures, contraintes agricoles, problèmes d’irrigation et limites des ressources en eau souterraine. Le désert se révèle beaucoup plus difficile à transformer qu’on ne le pensait !
Le projet n’est toutefois pas abandonné : l’idée de créer de nouvelles terres agricoles au-delà de la vallée du Nil reste profondément ancrée dans la politique égyptienne et réapparaîtra plusieurs décennies plus tard sous une forme très différente.
De Nasser à Moubarak : la Nouvelle Vallée change d’échelle
Avec la construction du Haut-Barrage d’Assouan dans les années 1960, la gestion de l’eau est profondément transformée en Égypte : le lac Nasser constitue désormais une immense réserve d’eau douce.
→ À découvrir sur notre site : le Barrage d’Assouan et le lac Nasser.
À partir de la fin des années 1990, le gouvernement de Hosni Moubarak entreprend ainsi de relancer le rêve d’une Nouvelle Vallée, mais en changeant radicalement de stratégie : il ne s’agit plus seulement de chercher l’eau sous le désert, mais d’amener l’eau du Nil jusqu’à lui.
Le projet de Toshka, avec sa station de pompage et le canal Cheikh Zayed, doit permettre de donner une nouvelle dimension à cette ambition. En 1997, les travaux sont officiellement lancés et une immense infrastructure commence à prendre forme au sud-ouest du lac Nasser.
1997 : Moubarak relance le rêve d’un désert irrigué
En 1997, le président Hosni Moubarak relance le projet de Nouvelle Vallée avec une ambition considérablement plus vaste. Le contexte a changé : l’Égypte compte désormais une population bien plus importante et dispose, grâce au lac Nasser, d’une immense réserve d’eau créée par le Haut-Barrage d’Assouan.
Le projet vise cette fois à créer un véritable nouvel espace agricole et économique dans le désert Occidental, en développant notamment la région de Toshka. L’objectif n’est plus seulement d’étendre les oasis existantes, mais de créer de vastes terres agricoles et de nouveaux pôles de peuplement. Le gouvernement prévoit ainsi de récupérer plusieurs centaines de milliers de feddans pour l’agriculture et d’attirer des activités industrielles et des populations dans cette nouvelle région.
Apporter l’eau du lac Nasser au désert : le canal Cheikh Zayed
Au cœur du projet Toshka se trouve une gigantesque infrastructure hydraulique : la station de pompage de Moubarak, installée sur le lac Nasser. Elle prélève l’eau du réservoir pour l’élever jusqu’au canal Cheikh Zayed, qui s’étire ensuite vers l’ouest à travers le désert.
Le canal principal, long d’environ 50 kilomètres, se divise en plusieurs branches destinées à alimenter les nouvelles zones agricoles. L’ensemble doit permettre de conduire l’eau du Nil jusque dans des territoires autrefois dépourvus d’irrigation permanente et de transformer progressivement le paysage désertique. Le changement d’échelle est considérable !
Vous pouvez voir des images
- du projet Toshka dans son ensemble sur le site EROS Center Toshka Project
- du canal Cheikh Zayed et des zones irriguées sur le site EROS Center Pumping Zone.
La NASA propose une animation réalisée à partir de photographies prises par les astronautes, qui montre la progression de l’inondation des dépressions de Toshka entre 1997 et 2000. La première inondation est observée en novembre 1998, puis plusieurs lacs se forment lorsque les eaux du lac Nasser débordent vers les dépressions de Toshka : Toshka Lakes, Southern Egypt
Toshka, des résultats longtemps décevants
Comme son prédécesseur, et malgré l’ampleur des moyens engagés, le projet de Toshka connaît pendant de nombreuses années des résultats bien inférieurs à ses ambitions. En janvier 2017, seules 400 feddans étaient cultivées dans la région. Une nouvelle relance est alors engagée, avec d’importants travaux d’aménagement et de nouvelles stations de pompage.
En janvier 2024, la superficie cultivée atteint 420 000 feddans, auxquels s’ajoutent environ 70 000 feddans récupérés et cultivés par des entreprises privées. Le projet connaît donc depuis quelques années une véritable reprise, mais le bilan reste à mettre en perspective avec les ambitions initiales.
→ Pour voir les données actualisées du ministère égyptien de l’Irrigation : South Valley Development Project – Toshka.
Le paradoxe de l’eau : faire vivre le désert, oui, mais à quel prix ?
Le projet de la Nouvelle Vallée repose sur l’idée d’apporter suffisamment d’eau au désert pour y créer des terres agricoles et de nouveaux espaces de vie. Mais dans un environnement aussi aride, l’eau s’évapore, s’infiltre ou se concentre en sels. Les lacs de Toshka en offrent une illustration spectaculaire. Cette situation pose une question essentielle : peut-on durablement créer de nouvelles terres agricoles dans le désert sans épuiser ou perdre une partie de la ressource en eau ?
Dans le désert, l’eau s’évapore
Dans les régions désertiques, l’évaporation est particulièrement intense en raison des températures élevées, de l’ensoleillement et de la très faible humidité de l’air. Les lacs de Toshka en donnent une illustration spectaculaire : après avoir atteint environ 1 450 km² en 2002, leur superficie en eau n’était plus que de 307 km² en 2012, soit une diminution d’environ 80 %.
→ Regardez les images de la NASA : Toshka Lakes, Southern Egypt.
La NASA souligne toutefois que cette évolution ne s’explique pas uniquement par l’évaporation : elle dépend aussi fortement des variations des apports du Nil et du niveau du lac Nasser. Les lacs se sont d’ailleurs à nouveau remplis à partir de 2019, après plusieurs années de faibles niveaux.
Pour l’agriculture, le phénomène est tout aussi important. Une partie de l’eau apportée aux terres irriguées retourne rapidement à l’atmosphère, tandis qu’une autre s’infiltre dans les sols. Dans un climat aussi aride, maintenir des cultures exige donc des apports d’eau réguliers et importants.
Quand l’eau s’évapore, le sel reste
Qu’elle provienne des nappes souterraines des oasis ou du lac Nasser à Toshka, l’eau utilisée pour irriguer les terres agricoles contient naturellement des sels minéraux dissous. Dans le désert, où l’évaporation est très importante, une partie de l’eau retourne rapidement dans l’atmosphère tandis que les sels restent dans les sols. Lorsque les apports d’eau sont répétés et que le drainage est insuffisant, ces sels peuvent progressivement s’accumuler dans la zone racinaire et réduire la fertilité des terres.
Le phénomène n’est pas propre à Toshka : il concerne de nombreuses régions agricoles arides dans le monde. Dans les oasis de la Nouvelle Vallée, comme dans les nouvelles terres irriguées de Toshka, la maîtrise de l’eau doit donc s’accompagner d’une gestion attentive du drainage et de la salinité.
Faire entrer l’eau dans le désert ne suffit pas : il faut aussi parvenir à la faire circuler et à évacuer les sels qu’elle laisse derrière elle.
Une ressource qui n’est pas infinie
Que son origine soit les nappes souterraines des oasis ou le Nil, l’eau disponible pour développer de nouvelles terres agricoles reste limitée. L’Égypte dépend très largement du Nil pour son approvisionnement en eau douce, alors même que sa population et ses besoins agricoles, industriels et domestiques augmentent. Le lac Nasser constitue une réserve essentielle, mais il ne crée pas de nouvelles ressources : il stocke une partie des eaux du Nil et permet d’en réguler l’utilisation.
Le développement de la Nouvelle Vallée pose donc une question d’équilibre. Chaque nouvelle terre irriguée représente une consommation supplémentaire d’eau, qu’il faut mettre en regard des besoins de l’ensemble du pays. À Toshka, l’enjeu est particulièrement évident : l’eau doit être prélevée dans le lac Nasser, transportée sur de longues distances à travers le désert, puis distribuée aux cultures. Une partie est nécessairement perdue par évaporation ou infiltration.
La question n’est donc plus seulement de savoir si l’Égypte peut apporter de l’eau au désert, mais combien d’eau elle peut durablement y consacrer.
La Nouvelle Vallée, entre rêve et réalité
De Nasser à Moubarak, la Nouvelle Vallée témoigne d’une même ambition : élargir l’espace habité et cultivé de l’Égypte au-delà de la vallée du Nil, en créant au cœur du désert de nouveaux espaces agricoles et humains. Des oasis anciennes aux immenses aménagements de Toshka, l’Égypte a montré qu’il était possible de faire naître des cultures et des communautés dans des régions où l’eau semblait pourtant absente.
Mais cette histoire se heurte à une réalité fondamentale : le désert impose sa loi et l’eau reste une limite. Qu’elle soit puisée dans les nappes souterraines ou prélevée dans le Nil et le lac Nasser, elle doit être gérée avec précaution dans un pays où les besoins ne cessent d’augmenter. L’évaporation, la salinisation des sols et les coûts considérables des infrastructures montrent que créer de nouvelles terres agricoles ne consiste pas simplement à faire arriver l’eau : il faut pouvoir la mobiliser durablement.
La Nouvelle Vallée n’est d’ailleurs pas la seule réponse de l’Égypte à cette problématique. D’autres initiatives contemporaines, comme le Nouveau Delta, cherchent elles aussi à étendre les terres cultivées et les espaces de vie.
→ Et pour aller plus loin :
- une ressource pédagogique en français consacrée au Nil, par l’ENS de Lyon : Le Nil, une ressource partagée.
- sur Arte – Comprendre le monde – Le dessous des cartes, une émission qui date de 2004 : L’Égypte, le pays des 4 rentes.
- un article très complet sur les grands projets nationaux d’irrigation en Égypte : Formes et processus de l’urbanisation saharienne égyptienne (hors marges du Delta et de la Vallée) 1917-2006
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