La Nubie : une terre entre Égypte et Soudan, une histoire en mouvement

La Nubie est une civilisation et un territoire dont l’histoire s’étend sur plusieurs millénaires, marqués par de nombreux et profonds bouleversements politiques, religieux et culturels.

Située aujourd’hui de part et d’autre de la frontière entre l’Égypte et le Soudan, la Nubie n’a jamais correspondu exactement aux frontières des États modernes. Son territoire a évolué au fil des siècles, au gré des royaumes, des conquêtes, des échanges et des transformations religieuses. De Kerma à Napata et Méroé, des royaumes chrétiens de Nubie à l’islamisation progressive de la région, son histoire est celle d’une terre profondément liée au Nil et ouverte sur les mondes africain et méditerranéen.

Au 20e siècle, la construction du Haut-Barrage d’Assouan bouleverse de nouveau la Nubie. Des dizaines de milliers de Nubiens sont déplacés et une partie de leur territoire ancestral disparaît sous les eaux du lac Nasser. Mais l’histoire nubienne ne disparaît pas et ne s’arrête pas avec la montée des eaux.

Pour mieux connaître la Nubie contemporaine, il faut donc remonter bien avant le barrage et suivre les métamorphoses d’une terre qui n’a cessé de changer, sans pour autant cesser d’exister. Que devient une identité lorsque sa terre, ses villages et une partie de sa mémoire matérielle ont été profondément transformés ?

Comment définir les frontières de la Nubie ?

La Nubie n’a jamais possédé de frontières fixes et immuables. Son étendue a varié selon les périodes, les royaumes qui dominaient la région et les sources qui la décrivaient. Le terme lui-même a d’ailleurs été utilisé de différentes manières au cours de l’histoire. Évoquer ses « frontières » est donc en partie inexact : il s’agit moins d’un territoire aux limites précises que d’un espace historique dont les contours ont évolué au fil du temps.

La Nubie, une terre entre Égypte et Soudan

Aujourd’hui, la Nubie désigne généralement une région de la vallée du Nil qui s’étend au sud de l’Égypte et au nord du Soudan. Dans sa définition la plus courante, elle s’étend approximativement d’Assouan, au niveau de la première cataracte du Nil, vers le sud jusqu’aux alentours de la troisième cataracte, voire au-delà selon les périodes et les définitions retenues.

La région forme un territoire singulier, où le Nil traverse une étroite bande de terres cultivables au milieu des déserts. Le fleuve y est bien plus qu’une source d’eau : il constitue depuis des millénaires un axe de circulation, de commerce et de peuplement. Il relie les communautés installées le long de ses rives et ouvre la région vers l’Égypte au nord comme vers l’intérieur du continent africain au sud. On parle ainsi de Nubie égyptienne pour désigner principalement la région située au sud d’Assouan, et de Nubie soudanaise pour celle qui s’étend au nord du Soudan.

La Nubie est en fait bien antérieure aux frontières modernes. Pendant des siècles, les populations ont circulé le long du Nil, tandis que royaumes, marchandises, croyances et influences traversaient la région dans les deux sens. La frontière égypto-soudanaise ne peut donc pas être utilisée à elle seule pour définir cet espace : elle ne fait que diviser aujourd’hui un territoire dont l’histoire est bien plus ancienne.

La Nubie constitue un espace historique et culturel à part entière, au carrefour de plusieurs mondes. Son histoire est profondément liée à celle de l’Égypte, mais elle est également indissociable de l’histoire du Soudan et, plus largement, des échanges entre la vallée du Nil et l’Afrique intérieure.

Des frontières qui ont changé au fil des siècles

La Nubie n’a jamais constitué un territoire politique unique et permanent : selon les périodes, différents royaumes ont contrôlé des portions plus ou moins vastes de la vallée du Nil, tandis que les puissances égyptiennes ont, elles aussi, étendu leur domination plus ou moins loin vers le sud.

Les limites de cet espace ne correspondent donc pas toujours à celles des royaumes qui s’y sont développés. Le royaume de Kerma, puis celui de Koush, ont par exemple connu des périodes d’expansion considérable, bien au-delà de ce que l’on entend généralement aujourd’hui par « Nubie ». À l’inverse, certaines périodes ont vu les territoires nubiens se fragmenter entre plusieurs pouvoirs.

Il faut garder en tête que le terme « Nubie » est avant tout une appellation géographique et historique utilisée pour désigner un espace dont les contours ont varié, et non le nom d’un État qui aurait conservé les mêmes frontières pendant des millénaires. Les anciens Égyptiens avaient leurs propres dénominations pour les territoires situés au sud de leur royaume, tandis que les royaumes nubiens possédaient leurs propres noms et leurs propres identités politiques.

La Nubie apparaît ainsi moins comme un territoire aux limites immuables que comme un espace en mouvement, façonné par le Nil, les populations qui l’ont habité et les puissances qui se sont succédé dans la vallée.

Kerma, Koush, Napata, Méroé : quand la Nubie était une puissance

Longtemps, l’histoire de la Nubie a été racontée à travers ses relations avec l’Égypte, comme si cette région n’avait été qu’une terre située aux marges du monde pharaonique. Pourtant, la Nubie a vu naître plusieurs royaumes puissants, dotés de leurs propres institutions, traditions et cultures. Certains ont entretenu des relations commerciales avec l’Égypte, d’autres se sont affrontés à elle, et certains souverains nubiens ont même régné sur l’Égypte.

Deffufa occidentale de Kerma, ancienne capitale du royaume nubien de Kerma au Soudan
La Deffufa occidentale, imposant édifice en briques crues de l’ancienne cité de Kerma, en Nubie soudanaise
Photo : Walter Callens – CC BY 2.0 – via Wikimedia Commons

Kerma, le premier grand royaume nubien

Le royaume de Kerma apparaît dans le nord du Soudan actuel, autour de la ville de Kerma, et connaît son apogée au 2e millénaire avant notre ère. Installé dans une région stratégique de la vallée du Nil, il devient le premier grand royaume à unifier une partie importante de la Nubie. Kerma contrôle progressivement une partie importante des échanges entre l’Afrique intérieure et l’Égypte. Le royaume devient alors une puissance capable de rivaliser avec son puissant voisin du Nord, l’Égypte.

La prospérité de Kerma repose notamment sur sa position au carrefour des routes commerciales. Depuis les régions situées plus au sud et à l’intérieur du continent africain arrivent des produits recherchés par les Égyptiens : or, ivoire, ébène, bétail et autres matières précieuses. Le royaume de Kerma participe ainsi activement aux échanges qui relient la vallée du Nil à l’Afrique subsaharienne.

Cette puissance se manifeste également dans l’architecture. À Kerma s’élève notamment le Deffufa occidental, une imposante construction monumentale en briques de terre crue, qui atteint encore aujourd’hui près de 18 mètres de hauteur. Édifié au cœur d’un vaste complexe urbain et probablement lié à des activités religieuses, cet édifice témoigne de l’organisation et des moyens considérables dont disposait le royaume. Sa monumentalité rappelle que Kerma n’était pas une simple cité commerciale, mais le centre d’un véritable pouvoir politique et culturel.

Entre le 18e et le 17e siècle avant notre ère, Kerma étend son influence vers le nord et devient une puissance rivale de l’Égypte. Mais la situation change à partir du 16e siècle avant notre ère : après avoir réunifié l’Égypte et fondé le Nouvel Empire, les souverains égyptiens entreprennent de reconquérir la Nubie. Sous les pharaons de la 18e dynastie, l’Égypte étend à nouveau son contrôle très au sud. Le royaume de Kerma disparaît alors en tant que puissance indépendante, même si les populations et les traditions nubiennes ne disparaissent évidemment pas avec lui.

Quelques siècles plus tard, une nouvelle puissance nubienne va émerger plus au sud : le royaume de Koush.

Le royaume de Koush, de Napata à Méroé

Au 8e siècle avant notre ère, le royaume de Koush s’impose à son tour comme une grande puissance de la vallée du Nil. Son territoire s’étend alors dans l’actuel Soudan et sur une partie de la Nubie, tandis que ses relations avec l’Égypte alternent entre échanges, rivalités et affrontements.

Le royaume koushite a alors son centre politique à Napata : il contrôle d’importantes routes commerciales et bénéficie de sa position entre l’Égypte et les régions plus méridionales du continent africain. La Nubie n’est plus seulement un territoire convoité par l’Égypte : elle est devenue une puissance régionale capable de lui imposer son propre pouvoir.

Cette puissance nubienne va connaître un moment exceptionnel de son histoire. Au 8e siècle avant notre ère, le roi koushite Piânkhy conquiert une grande partie de l’Égypte et pose les bases de la 25e dynastie égyptienne. Ses successeurs, parmi lesquels Chabaka et Taharqa, règnent ensuite sur l’Égypte pendant plusieurs décennies. Ces souverains koushites sont parfois désignés aujourd’hui sous le nom de « pharaons noirs », une appellation moderne qui rappelle leur origine nubienne.

L’épisode est essentiel pour comprendre la place de Koush dans l’histoire de la Nubie : pour la première fois, une grande puissance née au sud de l’Égypte prend le contrôle de la vallée du Nil jusqu’au nord. Mais la domination koushite sur l’Égypte ne dure pas : à la fin du 7e siècle avant notre ère, les Assyriens repoussent les Koushites vers le sud.

Après leur retrait d’Égypte, les souverains de Koush poursuivent leur histoire au sud de la première cataracte. Le centre politique du royaume se déplace progressivement de Napata vers Méroé, plus au sud. La ville connaît un important développement à partir du 3e siècle avant notre ère et devient un grand centre politique, artisanal et commercial. Méroé est notamment célèbre pour ses nombreuses pyramides, plus petites et plus élancées que celles de l’Égypte pharaonique, ainsi que pour son travail du fer et ses échanges avec les régions méridionales.

De Napata à Méroé, le royaume de Koush s’affirme comme une civilisation profondément marquée par ses échanges avec l’Égypte, mais qui développe ses propres traditions religieuses, artistiques et politiques.

Cavaliers à dos de dromadaire devant les pyramides de Méroé en Nubie soudanaise
Des cavaliers à dos de dromadaire devant les pyramides de Méroé, vestiges de l’ancien royaume de Koush en Nubie soudanaise
Photo : Walter Callens – CC BY-SA 2.0 – via Wikimedia Commons

De la Nubie chrétienne à la Nubie musulmane

Après les royaumes de Kerma et de Koush, la Nubie connaît une nouvelle transformation majeure. Pendant près d’un millénaire, le christianisme puis l’islam vont profondément transformer les sociétés de la vallée du Nil

Les royaumes chrétiens de Nubie

À partir du 6e siècle de notre ère, le christianisme s’implante en Nubie et les royaumes de la région adoptent progressivement cette nouvelle religion. Elle s’enracine durablement dans la vallée du Nil et devient un élément majeur de la culture nubienne pendant plusieurs siècles.

Trois royaumes chrétiens, dont les territoires évoluent au fil du temps, se développent le long du Nil : la Nobatie au nord, la Makurie au centre et l’Alodie plus au sud. Pendant plusieurs siècles, ils forment des puissances politiques organisées, avec leurs propres souverains et leurs propres traditions. Cette période a laissé des témoignages remarquables. Églises, monastères et peintures murales révèlent une culture chrétienne nubienne originale, influencée par les traditions chrétiennes venues d’Égypte, mais développant également ses propres formes artistiques.

Peinture murale de sainte Anne provenant de la cathédrale de Faras en Nubie
Sainte Anne, peinture murale de la cathédrale de Faras, réalisée au VIIIe ou au début du IXe siècle
Photo : Musée national de Varsovie – Wikimedia Commons – domaine public

Cette période chrétienne va ensuite, en l’espace de plusieurs siècles, laisser place à une Nubie majoritairement musulmane.

Une islamisation progressive

Dès le 7e siècle, les armées arabes venues d’Égypte affrontent les royaumes nubiens chrétiens, mais ceux-ci parviennent à préserver leur autonomie pendant plusieurs siècles. Des échanges commerciaux et des contacts réguliers s’établissent progressivement entre ces royaumes et l’Égypte musulmane.

À partir du 14e siècle, les royaumes chrétiens, déjà affaiblis, commencent peu à peu à disparaître et les populations et élites musulmanes prennent une place croissante dans la région. L’islamisation de la Nubie s’effectue progressivement, à travers les échanges, les migrations, les mariages et l’installation de populations musulmanes, mais aussi dans le contexte de la disparition progressive des anciens royaumes chrétiens.

Au 16e siècle, les derniers royaumes chrétiens nubiens ont disparu et l’islam est devenu largement majoritaire dans la vallée du Nil. La région entre alors dans une nouvelle période de son histoire, désormais profondément marquée par la culture et la civilisation islamiques, sans que les héritages des siècles précédents disparaissent pour autant.

Cette transformation religieuse constitue un nouveau tournant dans l’histoire de la Nubie. Au cours des siècles suivants, la région va encore être divisée, intégrée à de nouveaux ensembles politiques et finalement séparée entre l’Égypte et le Soudan.

De l’Empire ottoman aux frontières modernes : une Nubie progressivement divisée

Au 16e siècle, la Nubie entre dans une nouvelle période de son histoire avec la conquête ottomane. Puis au 19e et au 20e siècles, l’expansion égyptienne, puis la domination britannique et la création des États modernes vont contribuer à diviser progressivement l’espace nubien entre l’Égypte et le Soudan.

La Nubie entre Égypte et Empire ottoman

Après la conquête de l’Égypte par les Ottomans en 1517, la région est profondément bouleversée : sa partie nord passe sous l’influence de l’Empire ottoman, tandis que plus au sud, différents pouvoirs locaux continuent de contrôler les territoires de la vallée du Nil. La Nubie est ainsi un espace traversé par des pouvoirs et des influences multiples.

Au 19e siècle, l’expansion de l’Égypte vers le sud modifie à son tour profondément l’organisation de la région. L’Égypte cherche à étendre son contrôle le long du Nil et conquiert progressivement une grande partie du Soudan. La Nubie se retrouve alors intégrée à un vaste ensemble politique dirigé depuis l’Égypte.

La région n’est alors plus définie par ses anciens royaumes, mais devient petit à petit un territoire situé entre plusieurs centres de pouvoir. C’est justement cette évolution qui va conduire, à la fin du 19e siècle, à une nouvelle étape décisive : la mise en place des frontières qui sépareront finalement la Nubie égyptienne de la Nubie soudanaise.

La frontière égypto-soudanaise : une Nubie coupée en deux

À la fin du 19e siècle, la situation politique change encore avec l’installation de la domination britannique en Égypte et au Soudan. En 1899, un accord établit une frontière entre l’Égypte et le Soudan, suivant en grande partie le 22e parallèle. Cette limite administrative ne correspond pourtant pas aux réalités historiques et culturelles de la région : elle traverse un espace nubien ancien, dont les populations et les échanges existaient bien avant la création de cette frontière. La création de cette frontière contribue à inscrire durablement la Nubie dans deux espaces politiques distincts.

Au 20e siècle, la frontière entre l’Égypte et le Soudan devient une réalité politique durable. La Nubie n’est pas divisée en deux parce que son identité aurait disparu, mais parce que deux États modernes se sont progressivement construits de part et d’autre d’un territoire historique ancien.

Cette séparation politique constitue une étape essentielle pour comprendre la Nubie contemporaine. Mais un autre bouleversement, bien plus radical encore, va bientôt toucher les populations nubiennes : la construction du Haut-Barrage d’Assouan et la création du lac Nasser.

À lire sur notre site : le Barrage d’Assouan et le lac Nasser.

La Nubie face à un bouleversement sans précédent : le Haut-Barrage d’Assouan

Entre les années 1960 et 1970, avec la construction du Haut-Barrage d’Assouan, la région vit un épisode sans précédent : une partie importante de la Nubie égyptienne est submergée par les eaux du lac Nasser. Des dizaines de milliers de Nubiens doivent quitter leurs villages et leurs terres.

Mais le barrage ne transforme pas seulement le paysage : il bouleverse profondément le rapport des Nubiens à leur territoire, à leur histoire et à leur mémoire.

La Nubie, entre Égypte et Soudan

La Nubie, entre Égypte et Soudan

Une Nubie engloutie, des populations déplacées

Lorsque le lac Nasser commence à recouvrir la vallée du Nil, les communautés nubiennes de la Nubie égyptienne, dispersées sur quelque 350 kilomètres le long du fleuve, voient leur territoire disparaître sous les eaux. Quarante-quatre villages, avec leurs maisons, leurs champs et quelque 12 millions de palmiers, sont engloutis.

Environ 48 000 à 50 000 Nubiens égyptiens sont déplacés et réinstallés à une cinquantaine de kilomètres au nord d’Assouan, principalement autour de Kom Ombo. Les autorités aménagent pour eux une nouvelle région de peuplement, Nasr al-Nuba, connue sous le nom de « Nouvelle Nubie », composée de 43 nouveaux villages. Au Soudan, plusieurs dizaines de milliers de Nubiens sont également déplacés.

Habitants de Derr dans l’ancienne Nubie égyptienne vers 1900
Habitants de Derr, dans l’ancienne Nubie égyptienne, vers 1900-1901. La ville disparaîtra plusieurs décennies plus tard sous les eaux du lac Nasser – Photo : Hallwyl Museum Stockholm – Wikimedia Commons – domaine public

Dans leur ancienne patrie, les villages s’égrenaient le long du Nil, au cœur d’une vallée étroite où le fleuve rythmait les cultures, les déplacements et la vie quotidienne. Dans la Nouvelle Nubie, les maisons sont bâties sur des terres désertiques nouvellement aménagées, à distance du fleuve. Pour une population dont l’histoire et la culture sont intimement liées au Nil, cette distance constitue une rupture profonde.

De plus, les nouveaux villages ne reproduisent pas toujours les anciennes communautés : des liens familiaux et des équilibres sociaux sont bouleversés, tandis que leur architecture et leur organisation diffèrent de celles des villages traditionnels.

Une grande partie de l’ancienne Nubie égyptienne repose désormais sous les eaux du lac Nasser, tandis que la Nouvelle Nubie, près de Kom Ombo, en perpétue le souvenir. Les villages portent d’ailleurs souvent les noms de ceux qui ont disparu sous les eaux.

Le Haut-Barrage d’Assouan n’a donc pas seulement transformé le cours du Nil et créé un immense réservoir d’eau douce. Il a aussi déplacé une grande partie de la population nubienne de Nubie égyptienne et profondément modifié son rapport à son territoire ancestral.

Une culture qui survit à la disparition du territoire

La disparition de l’ancienne Nubie sous les eaux du lac Nasser n’a pas entraîné celle de la culture nubienne. Les populations déplacées ont emporté avec elles leurs langues, leurs traditions, leurs savoir-faire, leurs chants et leurs récits, mais aussi la mémoire des villages et des paysages qu’elles avaient dû quitter.

L’architecture offre un exemple particulièrement parlant de cette rupture. Dans la Nouvelle Nubie, les maisons construites pour les populations déplacées sont d’abord standardisées et ne reproduisent pas les habitations traditionnelles, avec leurs cours, leurs voûtes, leurs coupoles et leurs façades décorées. Le déplacement ne signifie pourtant pas la disparition de cette architecture : progressivement, les habitants réintroduisent dans leurs nouvelles maisons certaines formes, techniques et décorations qui leur sont familières.

L’architecture devient ainsi un moyen de reconstruire une identité dans un territoire nouveau. Les maisons colorées, les motifs peints et certaines formes traditionnelles que l’on peut encore observer dans plusieurs communautés nubiennes, notamment à Gharb Seheyl, West Aswan, Heisa ou sur l’île Éléphantine, témoignent de cette volonté de préserver et d’adapter un héritage architectural.

Cette transmission concerne aussi les langues, les traditions, la musique, les savoir-faire et les récits familiaux. Mais elle n’a rien d’immuable : la culture nubienne elle-même se transforme avec les nouvelles conditions de vie et l’intégration progressive des communautés déplacées dans la société égyptienne.

L’UNESCO reconnaît elle-même les conséquences de ce déplacement sur la communauté nubienne. En 2013, elle a examiné un programme consacré à la documentation du patrimoine immatériel de la Nubie égyptienne. Celui-ci prévoyait notamment de former de jeunes Nubiens à recueillir et numériser leur patrimoine, à transmettre les savoir-faire traditionnels et à contribuer à sa sauvegarde. Le programme n’a finalement pas été retenu au titre du Registre des meilleures pratiques de sauvegarde de l’UNESCO.

La Nubie a donc perdu une grande partie de son territoire historique, mais elle n’a pas disparu avec lui. Elle continue d’exister à travers les communautés qui en portent la mémoire et qui, génération après génération, adaptent et transmettent leur héritage.

À regarder : la vidéo du programme présenté par l’Égypte à l’UNESCO en 2013 : Patrimoine intangible de la Nubie.

La Nubie aujourd’hui : une identité toujours vivante

Aujourd’hui, la Nubie ne correspond plus à un territoire continu le long du Nil. Les populations nubiennes vivent désormais de part et d’autre de la frontière entre l’Égypte et le Soudan, dans les régions historiques de la vallée du Nil, dans les territoires où certaines communautés ont été réinstallées après la construction du Haut-Barrage d’Assouan, mais aussi dans les grandes villes et au sein d’une importante diaspora.

Cette dispersion n’a pourtant pas fait disparaître l’identité nubienne. Les langues nubiennes sont toujours parlées, même si leur transmission est fragilisée par la place croissante de l’arabe, notamment dans la vie publique et chez certaines jeunes générations. Dans la vallée du Nil, les principales sont aujourd’hui le nobiin, parlé en Égypte comme au Soudan, le kenzi ou mattokki en Égypte et le dongolawi ou andaandi au Soudan. Leur répartition rappelle d’ailleurs que les frontières linguistiques et culturelles ne coïncident pas avec la frontière politique entre l’Égypte et le Soudan.

Être Nubien aujourd’hui ne signifie donc plus nécessairement vivre sur le territoire ancestral. En Égypte, le lien avec le territoire ancestral reste d’ailleurs une question très actuelle. La Constitution égyptienne de 2014 prévoit que l’État mette en œuvre des projets permettant aux Nubiens de revenir dans leurs territoires d’origine et de développer ces territoires, dans un délai de dix ans. Depuis, des mesures d’indemnisation ainsi que des attributions de logements et de terres agricoles ont été mises en œuvre en faveur de certaines populations nubiennes déplacées. Mais le retour vers les territoires d’origine prévu par la Constitution n’a pas été pleinement réalisé à l’expiration du délai fixé par le texte.

Plus de soixante ans après le déplacement, cette disposition témoigne ainsi de la place que la terre ancestrale continue d’occuper dans la mémoire et l’identité nubiennes.

Habitations nubiennes sur l’île de Heissa près d’Assouan en Égypte
L’île nubienne de Heissa, près d’Assouan : épargnée par la montée des eaux, elle demeure aujourd’hui un lieu de vie nubien au cœur du Nil
Photo : Sherief H. Hassan – CC BY-SA 4.0Wikimedia Commons

La Nubie, une terre de mémoire et une culture vivante

Pendant des millénaires, la Nubie n’a cessé de se transformer. Ses territoires ont changé, des royaumes sont apparus puis ont disparu, le christianisme a laissé progressivement place à l’islam et les frontières modernes ont finalement partagé cet espace entre l’Égypte et le Soudan.

Au 20e siècle, la création du lac Nasser a constitué une rupture majeure : une partie de la terre sur laquelle cette histoire s’était construite a disparu sous les eaux, obligeant des dizaines de milliers de Nubiens à reconstruire leur vie ailleurs.

Pourtant, la Nubie n’appartient pas qu’au passé. Ses langues sont encore parlées, ses traditions se transmettent et la mémoire des villages disparus reste très présente. Être Nubien aujourd’hui, c’est aussi porter l’histoire d’une terre qui a changé de frontières, de religions et même de paysage.

La Nubie demeure une terre de mémoire, mais aussi une culture vivante.

À regarder : de très belles photos sur le site Commons Wikimedia Heisa Island.

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