Marc Bouriche est poète, humaniste, voyageur, ami cher, et fidèle ami de L’Ami du Vent.
Il est médecin-psychothérapeute de formation, conférencier, auteur/ traducteur, et depuis 2016, producteur amateur de spectacles poétiques – Le concert de Lily Rose – et créateur de nombreux podcasts poétiques – Poésie Voix.
Marc Bouriche est également membre actif de l’association « Écritures et spiritualités » dont François Cheng est président d’honneur.
À son retour d’un séjour avec les Bédouins Gebeleiah du Sinaï, Marc nous fait l’honneur de nous partager une lettre extraite de la 16e édition de son livre « Éclaircies en haute mer – Lettres d’escale » publié aux Éditions Complicités, collection L’art de transmettre.
« Vivre c’est savoir que tout instant de vie est rayon d’or sur une mer de ténèbres, c’est savoir dire merci ».
François Cheng, Enfin le royaume, Éditions Gallimard
dans le désert du Sinaï, février 2026. Composition graphique : Valérie Perreau
Itinérance sinaïte
Aux Bédouins Gebeleiah
Avant que ne s’enfuient les jours, le désert, toujours, appelle. Il faut partir, boire à la source de l’expérience avant qu’elle ne devînt fleuve alourdi du limon des récits, des idées. Quand les hommes guerroient au nom de leur dieu, le dieu du désert panse les plaies de l’âme. Sinaï.
Le mont, granitique, immuable, l’esprit
Moshe exultait sur les hauteurs d’accueillir les dix vers d’un poème venu d’ailleurs, une révélation, il tremblait de descendre l’offrir à son peuple, ne savait si de joie ou de crainte. Le buisson ardent avait bien balayé ses doutes mais la parole tressautait sur sa langue, un bègue saura-t-il dire à ses gens l’impensable !
Ceux d’en bas attendaient dans le désert, le veau d’or les distrayait. Ils redoutaient le retour du guide qui fomenta leur fuite, les libéra du joug pharaonique, fit s’ouvrir la mer rouge. Ils s’effrayaient de son absence, de leur solitude.
Quelques siècles plus tard, ou mille ans, en 305 de notre ère, mais sur ces choses les ans n’ont pas prise, Catherine ne baissa pas les yeux, plongea son regard transparent dans l’âme brouillée de Maximin, non par défi, par compassion, elle se souvenait du Nazaréen devant Pilate. Elle n’abjurerait pas sa foi. Le gouverneur ordonna la sentence la plus cruelle, la roue dentée, mais la machine se brisa sans la blesser, ce serait la décapitation.
Une simple fille lettrée, érudite, experte en rhétorique et poète à ses heures devait se soumettre au puissant, à son stupre. Les tyrans sont de petits hommes, ils comprennent tout de travers, ne voient le monde que par la lorgnette dépolie de leurs pulsions archaïques. En massacrant l’enfant qu’ils furent, le cœur pur d’une femme inspirée les trouble et nourrit leur confusion, leur hargne.
Le corps démembré de la sainte selon la légende fut disséminé aux confins de l’orthodoxie, et même à Rouen, d’autres tyrans justifieraient leurs crimes en jurant sur ses reliques quand des croyants s’y recueilleront en implorant des grâces.
La mère de l’empereur Constantin fit élever une chapelle sur le site du buisson ardent tandis que deux siècles plus tard un autre empereur, Justinien, ordonna d’ériger en forteresse l’enceinte du monastère. Ce n’est qu’au XIème siècle que le monastère prit le nom de Sainte Catherine. Trente moines l’investissent encore de nos jours, cultivent le terreau de l’âme. Venus de tous points cardinaux les pèlerins des trois monothéismes s’y côtoient en harmonie au long du cycle solaire. À qui de la légende ou de l’histoire ferons-nous allégeance quand l’une est ferment de ferveur et de paix, l’autre de doute et de suspicion ? Chacun choisira dans le secret de l’âme.
« Rien de nouveau sous le soleil » nous dit l’ecclésiaste.
Le désert de grès, modelable à l’infini, le cœur de l’homme.
« Au troisième jour Dieu rassembla les eaux en un seul lieu et fit apparaître le sec, il appela le sec terre et l’amas des eaux mer et vit que c’était bon».*
Les failles de la terre signent sa trop grande santé, son impétueuse et périlleuse jeunesse quand le dialogue se fait houleux ou conflictuel entre sa croûte policée et son cœur exalté. Les brisures se recomposent à l’infini en un réseau mystérieux, improvisent une danse, la tectonique des plaques. Leurs embardées vomissent ici et là des langues de magma ou des projections vers le ciel de laves incandescentes qui détruisent d’abord avant de féconder. Des volcans naissent sur leurs parcours, éructent pour un instant puis retournent au sommeil jusqu’au prochain réveil, ou renaissent plus loin sur une brèche de l’écorce.
La mer s’en mêle à l’occasion et fait surgir des îles, des péninsules, des paradis luxuriants ou de féconds déserts. Il en est des hommes comme de la terre-mère, des tyrans se lèvent sur les faillites humaines, s’enflamment, brûlent, détruisent puis se noient dans la mer de miséricorde pour renaître ailleurs, plus tard. Un
nouveau monde se crée dans leur sillage. Depuis Denys de Syracuse, et sans doute bien avant, leur filiation est ininterrompue, l’hubris jalonne l’histoire et la géographie aussi longtemps que naîtront les petits hommes d’une humanité encore jeune qui ne grandit que par les racines, abandonnant ses ramures au hasard de destins singuliers.
« Rien de nouveau sous le soleil » nous dit l’ecclésiaste.
Il y a six cent millions d’années une discorde se fit jour entre la plaque asiatique et la plaque africaine. Le divorce fut prononcé, un fossé se creusa, une mer rouge rugit dans l’entaille et mit au monde la péninsule du Sinaï.
Née de la mer et des inévitables empoignades de la séparation non consensuelle, sa résilience la fit désert de beauté où s’entremêlent la palette de Cézanne, un chaos de plissements de granite, de roches calcinées, métamorphiques, de lacunes sableuses et de gros gâteaux de massifs de grès sculptés de vent et d’incursions intermittentes de mer peu profonde. Le désert de grès s’intercale entre le surgissement granitique du mont Sinaï et le chevauchement de vagues monstrueuses pétrifiées de pierraille brunâtre ou noire de jais venant déferler sur les rivages du golfe d’Aqaba.
Marcher avec les bédouins Gebeleiah, méditations.
Homme libre, toujours, tu chériras la terre, tu épouseras le vent.
La flamme du petit matin dans une combe d’éboulis de roches d’un autre âge, voyage express au néolithique.
Qui n’a marché au désert n’a qu’une idée imaginaire de la terre, de ses incubations.
Vivre avec les bédouins au long des jours ravive les couleurs primaires de l’âme civilisée que la modernité avait obscurcies.
Les bédouins prennent soin, la lune veille, les étoiles bavardent, les marcheurs chantent dans le silence du cœur.
Au désert la civilisation change de camp, frugalité, simplicité, économie de moyens, solidarité, soin du vivant, œufs brouillés sur les braises, galette de pain sous la cendre, nuit sous les étoiles, œil ouvert cœur en paix, air propre, temps arrêté, l’heure se lit au soleil.
L’étendue de l’espace, la pulsation du silence abritent une vie cachée, parfois diurne et pourtant foisonnante, insectes, reptiles, petits mammifères, ongulés à cornes, volatiles petits et grands. Elle convoque la vie intérieure, riche de son secret, de sa diversité, de ses gambades nocturnes !
La fureur volcanique jaillie des convulsions de la terre et de ses embrasements en des temps immémoriaux apporte quiétude à l’âme, le silence éternel de ces espaces infinis apaise.
Attendre. Aucun équivalent en langue bédouine.
Marcher. Inhaler la fragrance de roches antédiluviennes et de leurs invisibles métamorphoses, inspirer l’intemporel, expirer l’éphémère. Visiter les entrailles de la terre, ses soubresauts ignés, ses interludes océaniques, tendre l’oreille aux bruissements du vent paraclet, pouponnière des âmes.
Accompagner. Explorer sans relâche la voie du milieu d’où surgit l’étincelle. Vivre. Respirer l’air du temps en déjouant les ruses du grand illusionniste.
Voir. Regarder, bouche close, tête vide. Parler. Pour quoi faire…
Chérir. Contempler le vol du passereau solitaire, ses sautillements de pierre en pierre guettant prudemment les miettes éparses à l’approche du bivouac ; lever les yeux sur des escadres d’oies Bernache cacardant de concert sur la route azurée des hautes latitudes.
Travailler. Tracer sa voie sur la face nord du mont analogue. **
Aimer. Trois pas de danse sur le fil tendu entre les rives du temps et de la nécessité, plonger dans la rivière au mitan du passage, épouser joyeusement les remous, ignorant de la destination.
Va pour connaître la terre marcher au vent du désert, dans le chaudron d’anciens volcans, au creux d’un oued sans printemps, sur les pierriers carbonisés il y a millions d’années, au versant de blanches dunes quand chaque jour sourit fortune.
* Genèse 1 : 9-11
** Le Mont Analogue, roman de René Daumal paru en 1952 aux éditions Gallimard. La montagne est le lieu où il est possible de communiquer avec l’au-delà.
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Contactez directement Marc : marc.bouriche@wanadoo.fr ou son éditeur : https://www.editions-complicites.fr/universitaires/contact/
et demandez la 16e édition de Éclaircies en haute mer.
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Marc Bouriche nous a également partagé une lettre saharienne en hommage aux hommes du désert et à Nadia Naît Ali, femme remarquable de l’Oasis de Fint au Maroc où elle vit le jour et cofonda l’éco lodge du « Bivouac des Aigles » : Hommage de Marc Bouriche, poète, voyageur et ami du désert.
Roselyne Sibille, accompagnatrice L’Ami du Vent, nous a partagé son récit de voyage, une randonnée dans le désert mauritanien : Récit de voyage dans le désert de Mauritanie.
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