Le sauvetage des monuments de Nubie : d’Abou Simbel à Philae

Au début des années 1960, la construction du Haut-Barrage d’Assouan entraîne la formation d’un immense lac artificiel (le lac Nasser) et menace de submerger une grande partie de la vallée du Nil entre le sud de l’Égypte et le Soudan. Sur ces terres se trouvent des temples, des sanctuaires et de nombreux sites archéologiques témoignant de plusieurs millénaires d’histoire : c’est tout un pan du patrimoine archéologique de Nubie qui semble condamné à disparaître.

Face à cette menace, l’Égypte et le Soudan font appel à l’UNESCO. En 1960 commence alors la grande campagne internationale pour le sauvetage des monuments de Nubie, qui mobilise pendant vingt ans archéologues, architectes, ingénieurs et spécialistes venus du monde entier. Fouilles d’urgence, inventaires, démontage et déplacement de temples : l’opération est d’une ampleur sans précédent.

Abou Simbel et Philae en deviendront les symboles, mais leur sauvetage ne représente qu’une partie d’une extraordinaire aventure archéologique et technique qui marquera profondément l’histoire de la protection du patrimoine mondial.

Les monuments de Nubie menacés par la montée des eaux

D’Assouan jusqu’à la cataracte de Dal au Soudan (soit sur environ 500 kilomètres), de nombreux sites et vestiges archéologiques se trouvent dans la zone appelée à être submergée. Temples, sanctuaires, forteresses et nécropoles témoignent de la longue histoire de cette région située entre l’Égypte et l’Afrique intérieure.

Un patrimoine millénaire le long du Nil

Depuis l’Antiquité, la vallée nubienne est un espace de passage et d’échanges. Le Nil y constitue un axe de circulation essentiel, emprunté par les commerçants, les armées et les voyageurs. Au fil des siècles, Égyptiens, Nubiens, Grecs et Romains ont construit dans la vallée temples, forteresses, tombeaux et sanctuaires, auxquels se sont ajoutés plus tard des édifices chrétiens.

Certains monuments remontent au Nouvel Empire égyptien. À Amada, un temple est édifié sous Thoutmosis III et Amenhotep II au XVe siècle av. J.-C. ; quelques siècles plus tard, Ramsès II fait creuser dans la roche les deux temples d’Abou Simbel, mais aussi ceux de Derr et de Gerf Hussein, et fait édifier un autre grand temple à Wadi es-Seboua. Plus tard encore, aux époques ptolémaïque et romaine, sont construits ou agrandis les sanctuaires de Philae, Kalabsha, Dakka ou Maharraqa.

Et ce patrimoine ne se limite pas aux grands temples : la vallée est également riche de villes fortifiées, de nécropoles et de sites chrétiens, témoins des populations et des cultures qui se sont succédé sur les rives du Nil. Lorsque le projet du Haut-Barrage d’Assouan prend forme, c’est donc l’héritage de plusieurs millénaires qui se trouve menacé par la future montée des eaux.

1960 : une mobilisation internationale pour sauver les monuments de Nubie

Face à l’ampleur de la menace, l’Égypte et le Soudan décident de faire appel à la communauté internationale. Commence alors l’une des plus grandes opérations de sauvegarde archéologique jamais entreprises.

L’Égypte et le Soudan font appel à l’UNESCO

En 1959, les gouvernements égyptien et soudanais sollicitent séparément l’aide de l’UNESCO pour protéger les monuments et les sites menacés par la future montée des eaux. L’Égypte lance son appel en avril, le Soudan en octobre. Quelques mois plus tard, le principe d’une coopération internationale est adopté et les premières études sont engagées en urgence.

Le 8 mars 1960, le directeur général de l’UNESCO, Vittorino Veronese, lance officiellement un appel à la communauté internationale pour la sauvegarde des monuments de Nubie. L’enjeu est considérable : il faut réunir des compétences scientifiques et techniques internationales, mais aussi trouver les financements nécessaires à des opérations dont certaines n’ont encore jamais été tentées à une telle échelle.

L’UNESCO joue avant tout un rôle de coordination et d’intermédiaire entre l’Égypte, le Soudan et les États participants. Une trentaine de pays créent des comités nationaux pour soutenir la campagne, tandis que des équipes scientifiques et techniques venues des cinq continents prennent part aux opérations. La sauvegarde des monuments de Nubie devient ainsi un vaste projet de coopération internationale.

Fouiller avant la montée des eaux

Dès le lancement de la campagne, deux immenses chantiers sont menés de front. Tandis que les solutions permettant de sauver les principaux monuments sont étudiées et que les premiers temples commencent à être démontés, archéologues et chercheurs se lancent dans une véritable course contre la montre : explorer, fouiller et documenter les nombreux sites qui vont disparaître sous les eaux.

Des missions archéologiques venues de nombreux pays interviennent dans les zones menacées, en Égypte et au Soudan. Elles prospectent la vallée, réalisent des relevés et des photographies, étudient les inscriptions et fouillent des habitats, des nécropoles, des forteresses ou encore des sites préhistoriques. Au cours de la campagne, des centaines de sites sont ainsi fouillés et inventoriés et des milliers d’objets sont recueillis, enrichissant considérablement la connaissance de l’histoire de la Nubie. Car tous ces vestiges ne peuvent être sauvés : pour une grande partie des sites appelés à être submergés, l’enjeu est donc d’en conserver le maximum d’informations avant leur disparition.

La campagne de Nubie est ainsi à la fois une opération de sauvetage des monuments de Nubie et une immense campagne d’archéologie de sauvetage.

Abou Simbel : déplacer une montagne

Parmi tous les monuments menacés par la montée des eaux, Abou Simbel pose un défi hors norme. Contrairement à de nombreux temples construits en blocs de pierre et susceptibles d’être démontés, les deux temples de Ramsès II, édifiés au XIIIe siècle av. J.-C., ont été directement creusés dans la falaise. Or le futur lac Nasser doit engloutir leur emplacement sous plusieurs dizaines de mètres d’eau. Pour les sauver, il ne suffit donc pas de déplacer un édifice : il faut trouver le moyen de déplacer une partie de la montagne elle-même.

Comment sauve-t-on des temples creusés dans la roche ?

La question va mobiliser architectes et ingénieurs pendant plusieurs années. Différents projets sont étudiés : l’un prévoit la construction d’une immense digue de terre et de roche qui permettrait de maintenir les temples à leur emplacement, à l’abri des eaux du futur lac. Une autre proposition consiste à soulever progressivement les temples à l’aide de vérins hydrauliques. Plusieurs solutions sont ainsi examinées avant qu’un projet particulièrement audacieux ne s’impose.

Celui-ci a été élaboré par Vattenbyggnadsbyrån, un bureau d’ingénieurs suédois, en collaboration avec les autorités égyptiennes. Le principe est radical : découper les temples et la roche qui les entoure en blocs, les transporter sur le plateau puis les reconstruire plus haut, en conservant autant que possible leur disposition et leur orientation d’origine. Le projet égypto-suédois est finalement retenu par l’Égypte en 1963.

Découper et reconstruire les temples d’Abou Simbel

Au printemps 1964, le chantier entre dans sa phase décisive : quelques mois seulement restent avant que les eaux du futur lac Nasser ne commencent à monter. Les travaux débutent alors même que les installations nécessaires pour accueillir les équipes sont encore en construction. À proximité des temples, en plein désert de Nubie, routes, ateliers, bureaux, équipements techniques et logements sortent de terre. Une véritable cité de chantier se développe tandis que les opérations de sauvetage ont déjà commencé.

Le chantier de sauvetage des monuments de Nubie devant le Grand Temple d'Abou Simbel, en 1964. Une partie de la montagne doit être dégagée avant le découpage et le déplacement du monument. Photo : UNESCO - CC BY-SA 3.0 IGO - via Wikimedia Commons
Le chantier de sauvetage des monuments de Nubie devant le Grand Temple d’Abou Simbel, en 1964. Photo : UNESCO – CC BY-SA 3.0 IGO – via Wikimedia Commons

Il faut surtout devancer l’eau. Un batardeau est construit devant les temples pour protéger le chantier lorsque le niveau du lac commencera à s’élever, tandis qu’un système de drainage permet d’évacuer les infiltrations. À l’automne 1964, la mise en eau commence effectivement : derrière le Haut-Barrage d’Assouan encore en construction, le futur lac Nasser se forme progressivement.

Pendant ce temps, les équipes dégagent les temples. Les grandes masses de roche qui les recouvrent et les entourent sont peu à peu retirées : c’est une partie de la montagne elle-même qu’il faut enlever ! Mais à mesure que les travaux approchent des façades et des salles sculptées, le chantier prend une autre tournure. Le grès est tendre et fragile, tandis que les reliefs, inscriptions et sculptures doivent absolument être préservés. Au contact du monument, le travail devient d’une étonnante minutie : les ouvriers utilisent notamment des scies mécaniques et des outils manuels pour réaliser des coupes d’une extrême précision. Certaines opérations de sciage se poursuivent même la nuit, sous les projecteurs, comme le montrent les images d’époque. Le Courrier de l’UNESCO soulignera d’ailleurs le contraste entre la force nécessaire pour dégager les temples de la montagne et la précision presque « chirurgicale » exigée par le découpage de ce grès fragile.

Démontage des colosses du Grand Temple d'Abou Simbel en 1966. Les temples sont découpés en 1 036 blocs avant d'être transportés vers leur nouvel emplacement.
Photo : UNESCO - CC BY-SA 3.0 IGO - via Wikimedia Commons
Démontage des colosses du Grand Temple d’Abou Simbel en 1966
Photo : UNESCO – CC BY-SA 3.0 IGO – via Wikimedia Commons

Les deux temples sont ainsi découpés en 1 036 blocs pesant de 7 à 30 tonnes. Les lignes de coupe sont choisies avec soin afin de respecter autant que possible sculptures et inscriptions. Chaque bloc est numéroté, déplacé vers une aire de stockage puis transporté jusqu’au nouvel emplacement. Le transfert des temples est achevé au début de l’année 1966 et leur remontage en septembre 1967.

Mais il faut aussi recréer la montagne qui les abritait. Au-dessus des salles et derrière les façades remontées, les ingénieurs construisent d’immenses dômes en béton armé capables de supporter les matériaux qui vont reconstituer la colline. Celui du Grand Temple atteint 60 mètres de portée. Peu à peu, ces gigantesques structures disparaissent sous la roche et le paysage retrouve l’apparence de l’ancien site.

Reconstruction du Grand Temple d'Abou Simbel sur son nouvel emplacement. Chaque bloc préalablement numéroté est replacé afin de restituer le monument et son orientation d'origine.
Photo : UNESCO - CC BY-SA 3.0 IGO - via Wikimedia Commons
Reconstruction du Grand Temple d’Abou Simbel sur son nouvel emplacement
Photo : UNESCO – CC BY-SA 3.0 IGO – via Wikimedia Commons

Mais une contrainte supplémentaire guide la reconstruction : restituer fidèlement l’orientation du Grand Temple par rapport au soleil. Depuis l’Antiquité, deux fois par an, les rayons du soleil levant parcourent les salles du temple jusqu’au sanctuaire situé au fond de l’édifice, où ils éclairent les statues d’Amon-Rê, de Ramsès II et de Rê-Horakhty, tandis que celle de Ptah reste dans l’ombre.

Les derniers travaux sur le Grand Temple d'Abou Simbel avant l'inauguration du nouveau site en 1968. Photo : UNESCO - CC BY-SA 3.0 IGO - via Wikimedia Commons
Les derniers travaux sur le Grand Temple d’Abou Simbel
Photo : UNESCO – CC BY-SA 3.0 IGO – via Wikimedia Commons

Le 22 septembre 1968, après plus de quatre années de travaux auxquels ont participé quelque 2 000 personnes, Abou Simbel est inauguré sur son nouvel emplacement, 64 mètres plus haut et 180 mètres en retrait par rapport au site d’origine. En remontant le temple, les ingénieurs ont préservé son orientation afin que le soleil puisse continuer, comme auparavant, à pénétrer jusqu’au cœur d’Abou Simbel.

À voir : l’excellent film d’archives de l’UNESCO retraçant le sauvetage des temples d’Abou Simbel The World Saves Abu Simbel.

En français : Abu Simbel : journal d’une résurrection archéologique, une version de moins bonne qualité visuelle et sonore, mais tout aussi passionnante.

Philae : reconstruire un sanctuaire sur une nouvelle île

À Philae, le défi est tout autre qu’à Abou Simbel : sur cette petite île du Nil, près d’Assouan, pas de temples creusés dans la montagne, mais un vaste sanctuaire édifié au bord de l’eau. Le temple d’Isis n’est pas le seul sanctuaire de l’île, mais il en est l’édifice majeur. Depuis le début du XXe siècle, les temples de Philae connaissent des submersions régulières provoquées par l’ancien barrage d’Assouan. Avec la construction du Haut-Barrage d’Assouan, leur avenir devient plus incertain encore.

Philae, une île régulièrement submergée

À la fin du XIXe siècle, l’Égypte entreprend la construction du premier barrage d’Assouan, en aval de l’île de Philae. Achevé en 1902, puis surélevé à deux reprises, entre 1907 et 1912 puis entre 1929 et 1934, le barrage transforme profondément le paysage de Philae.

Avant même la mise en eau du barrage, d’importants travaux sont entrepris pour préparer les temples à leurs futures submersions. Dès 1901, les ingénieurs étudient minutieusement leurs fondations, creusant puits et tranchées jusqu’au socle granitique de l’île. En 1901 et 1902, leurs fondations sont renforcées et certaines parties reprises en sous-œuvre afin que les monuments puissent résister aux immersions annuelles provoquées par le nouveau barrage.

Temple d’Isis de Philae partiellement submergé par les eaux du Nil en 1935
Le temple d’Isis de Philae partiellement submergé en 1935
Photo : Achille Dassonville, 1935 – Fonds Achille Dassonville / MédiHAL – Licence Ouverte 2.0 – via Wikimedia Commons

Lorsque les vannes du barrage sont fermées et que le niveau de la retenue s’élève, l’eau envahit progressivement l’île et ses monuments. Après la seconde surélévation du barrage, la situation devient particulièrement spectaculaire : de 1934 à 1964, les temples restent submergés pendant environ neuf mois chaque année. Ils ne réapparaissent entièrement que pendant quelques mois, lorsque les vannes du barrage sont ouvertes et que le niveau du Nil redescend. Aux plus hautes eaux, seules les parties supérieures des grands pylônes du temple d’Isis émergent encore !

Les précautions prises pour préparer les temples se révèlent remarquablement efficaces : malgré les submersions répétées, les monuments résistent étonnamment bien. Mais la situation devient beaucoup plus préoccupante avec le projet de construction du Haut-Barrage d’Assouan.

En effet, l’île de Philae est située entre les deux barrages. Le Haut-Barrage, construit en amont, et l’ancien barrage, toujours en fonctionnement en aval, vont modifier durablement les niveaux d’eau dans cette portion du Nil. Les temples sont alors soumis à de nouvelles conditions hydrauliques qui menacent leurs pierres, leurs reliefs et leurs fondations.

En 1959, face à la menace qui pèse sur Philae et sur l’ensemble des monuments de Nubie, l’Égypte demande officiellement l’aide de l’UNESCO. La question se pose alors : comment sauver Philae ?

À regarder : l’excellente vidéo RMC Découverte Philae, le sanctuaire sauvé des eaux.

Près de dix ans pour trouver une solution

Sauver Philae ne signifie pas seulement préserver ses temples : il faut trouver le moyen de préserver tout un sanctuaire construit sur une île.

Dès 1959, plusieurs projets sont étudiés. L’un propose d’entourer les temples d’une digue protectrice. Un autre prévoit de démonter les monuments, de surélever l’île de Philae puis de les reconstruire sur place. Une troisième solution consiste à construire plusieurs barrages entre Philae, les îles voisines et la rive du Nil afin de maintenir autour du sanctuaire un niveau d’eau plus bas. C’est d’abord cette dernière solution qui est retenue.

Mais le projet se révèle extrêmement complexe et coûteux. Il faudrait contrôler continuellement le niveau de l’eau et pomper les infiltrations, sans avoir la certitude que celles-ci puissent être totalement empêchées. Les digues modifieraient en outre profondément le paysage qui entoure les temples.

Pendant plusieurs années, études et projets se succèdent. Il faut tenir compte de la conservation des monuments, mais aussi des courants, des variations du niveau de l’eau, de la nature du sous-sol, du coût des travaux et de la préservation du site lui-même.

Pendant ce temps, la situation des monuments continue de se dégrader. Pris entre l’ancien barrage d’Assouan et le nouveau Haut-Barrage, les temples sont soumis à d’importantes variations du niveau de l’eau. L’urgence devient de plus en plus grande.

Finalement, en 1968, un tout autre parti est adopté : les monuments de Philae seront démontés et reconstruits sur une île voisine, naturellement plus élevée.

À regarder : la vidéo d’archives INA – UNESCO Philae sauvée des eaux.

À voir, une vidéo RMC+ sur le sauvetage du temple d’Isis à Philae : Un chantier titanesque pour sauver le temple d’Isis

Temple d’Isis et kiosque de Trajan à Philae entourés par les eaux en 1968
Philae en janvier 1968. Le temple d’Isis et le kiosque de Trajan sont entourés par les eaux
Photo : UNESCO – CC BY-SA 3.0 IGO – via Wikimedia Commons

Agilkia : reconstruire Philae sur une autre île

Le chantier commence en 1972. Mais avant de pouvoir démonter les temples, il faut d’abord les faire émerger des eaux. Pendant près de deux ans, un immense batardeau est construit autour de l’île de Philae. Deux rangées de palplanches d’acier sont enfoncées dans le lit du Nil et l’espace qui les sépare est rempli d’environ un million de mètres cubes de sable afin de former une enceinte suffisamment résistante.

En mai 1974, le batardeau est achevé. L’eau emprisonnée à l’intérieur de cette gigantesque enceinte peut alors être pompée. Peu à peu, après des décennies de submersions répétées, l’île et ses temples sortent des eaux.

Temples de Philae mis à sec à l’intérieur du batardeau en 1974
Philae en septembre 1974. Protégé par un immense batardeau, le sanctuaire est mis à sec
Photo : UNESCO / Alexis N. Vorontzoff, 1974 – CC BY-SA 3.0 IGO – via Wikimedia Commons

Mais les monuments sont couverts de boue et de limon, accumulés au fil des années passées sous les eaux. Par endroits, les dépôts atteignent jusqu’à quatre mètres d’épaisseur. Il faut d’abord les évacuer et nettoyer précautionneusement les monuments. C’est un travail titanesque, effectué à la main par des centaines d’ouvriers afin de ne pas endommager les pierres et leurs reliefs.

Après le nettoyage commence un immense travail de documentation. Les archéologues examinent le site tandis que les monuments sont minutieusement mesurés et relevés par photogrammétrie, afin d’enregistrer avec une très grande précision leur architecture et la position des différents éléments avant leur démontage.

Puis vient le démontage proprement dit. Après avoir été relevé et photographié, chaque élément est numéroté afin de pouvoir retrouver sa place lors de la reconstruction. Les monuments de Philae sont ainsi démontés en quelque 40 000 blocs de pierre, dont certains pèsent jusqu’à 25 tonnes. Au total, ce sont près de 27 000 tonnes de pierre qu’il va falloir déplacer.

Les blocs sont soulevés à l’aide de grues, étiquetés et catalogués, puis chargés sur des barges. Ils ne sont pas immédiatement transportés sur Agilkia : ils sont d’abord déposés sur une aire de stockage aménagée sur la rive du Nil, où ils attendent que leur nouvelle île soit prête à les recevoir.

En même temps, à quelques centaines de mètres de Philae, une autre transformation spectaculaire a lieu. L’île d’Agilkia est naturellement plus élevée que Philae et donc à l’abri des eaux, mais sa forme ne correspond pas à celle de l’ancienne île. Il faut donc la remodeler : quelque 250 000 m³ de granit sont retirés et ses points les plus élevés sont abaissés de 30 mètres, tandis que d’autres parties sont remblayées afin de recréer autant que possible la topographie et les dimensions de Philae. Pendant près de cinq ans, Agilkia est ainsi façonnée pour recevoir les monuments.

En avril 1977 débute la reconstruction des temples sur Agilkia. Et il ne s’agit pas seulement de rebâtir les monuments : les architectes cherchent à restituer leurs positions respectives et, autant que possible, le paysage dans lequel ils s’inscrivaient. En août 1979, les travaux sont achevés et le sanctuaire est reconstruit.

Le 10 mars 1980, Philae est officiellement inaugurée sur Agilkia. Cette inauguration marque également l’achèvement de la grande campagne internationale de sauvegarde des monuments de Nubie, lancée vingt ans plus tôt.

À lire : le document complet de l’UNESCO sur le sauvetage de Philae Philae, perle sauvée des eaux.

Temple d’Isis de Philae reconstruit sur l’île d’Agilkia
Le temple d’Isis sur l’île d’Agilkia, à l’abri des eaux
Photo : Rémih, 2009 – CC BY-SA 3.0 – via Wikimedia Commons

Et les autres monuments de Nubie ?

Abou Simbel et Philae sont des symboles de la campagne de sauvegarde de la Nubie. Mais ils ne représentent qu’une partie de l’histoire. Des dizaines d’autres sites archéologiques sont menacés par la montée des eaux.

Extrait de The UNESCO Courrier daté de mars 1980
Extrait de The UNESCO Courier daté de mars 1980 listant l’ensemble des monuments faisant l’objet d’un sauvetage dans le cadre de la « campagne de Nubie »

Des temples déplacés vers de nouveaux sites

Pour sauver d’autres monuments remarquables, les ingénieurs doivent chaque fois adapter leur méthode à leur architecture et à leur état de conservation. Au total, 22 monuments et ensembles monumentaux sont déplacés au cours de la campagne de Nubie.

Le temple de Kalabsha, l’un des plus grands sanctuaires de Nubie, est ainsi démonté en quelque 1 600 blocs puis reconstruit sur un terrain plus élevé, près du Haut-Barrage d’Assouan.

À Amada, une autre technique est choisie afin de préserver les peintures et les reliefs de son sanctuaire. Tandis que le pronaos est démonté, le sanctuaire est soulevé d’un seul tenant, installé sur une voie à trois rails et lentement déplacé sur 2,6 kilomètres à travers le désert.

À regarder : la vidéo d’archives INA présentée aux Actualités Françaises le 17 mars 1965 Le sauvetage du temple d’Amada.

D’autres monuments, comme les temples de Derr, Wadi es-Sebua, Dakka et Maharraqa, sont eux aussi démontés et reconstruits sur des terrains plus élevés, où ils forment de nouveaux ensembles monumentaux à l’abri des eaux.

De la Nubie à Madrid, Leyde, New York et Turin

La campagne de Nubie donne lieu à une autre histoire étonnante : pour remercier plusieurs pays ayant particulièrement contribué au sauvetage des monuments, l’Égypte offre quatre temples nubiens.

Le temple de Debod est ainsi attribué à l’Espagne et reconstruit à Madrid ; celui de Taffa rejoint les Pays-Bas et le musée des Antiquités de Leyde ; le temple de Dendur traverse l’Atlantique pour être remonté au Metropolitan Museum of Art de New York ; enfin, le temple d’Ellesiya est offert à l’Italie et reconstruit au Musée égyptien de Turin.

Ces déplacements peuvent aujourd’hui interroger : peut-on vraiment considérer qu’un patrimoine est entièrement sauvé lorsqu’il est séparé du territoire et du paysage qui l’ont vu naître ? À l’époque, le choix est pourtant difficile : sans cette mobilisation internationale, certains de ces monuments auraient probablement disparu sous les eaux du lac Nasser.

Des trésors engloutis sous les eaux

Tous les monuments de la Nubie submergée ne peuvent pas être sauvés.

Même parmi les monuments sélectionnés pour la grande campagne de Nubie, certains ne peuvent être entièrement déplacés. À Gerf Hussein, des fragments du temple de Ramsès II sont prélevés et sauvés, mais une grande partie du sanctuaire creusé dans la roche est abandonnée aux eaux. La petite chapelle rupestre d’Abou Oda, sculptée dans la roche et édifiée sous Horemheb, disparaît elle aussi sous le lac.

En Nubie soudanaise, le destin de la forteresse de Bouhen est particulièrement révélateur. Les temples de cette ancienne ville fortifiée sont démontés et transférés à Khartoum, mais l’immense forteresse elle-même ne peut être sauvée et repose aujourd’hui sous les eaux. À Faras, les remarquables peintures murales de la cathédrale sont déposées et préservées, tandis que l’édifice disparaît.

À regarder : la vidéo Nat Geo France Reconstitution de la forteresse de Bouhen.

Au-delà de ces monuments, des centaines de sites archéologiques sont fouillés et documentés dans l’urgence et des milliers d’objets sont sauvés, mais une grande partie du patrimoine de la Nubie engloutie sous les eaux du lac Nasser disparaît avec la vallée, en Égypte comme au Soudan.

Une étude récente permet de mesurer l’ampleur des pertes : 1 753 sites patrimoniaux aujourd’hui submergés ont été identifiés, parmi lesquels 781 cimetières anciens, 392 sites d’habitat, 289 sites d’art rupestre et 103 temples ou églises. Et ce chiffre est probablement inférieur à la réalité : seuls 52 % de la superficie aujourd’hui occupée par le réservoir avaient fait l’objet de prospections archéologiques.

La campagne de Nubie et la naissance du patrimoine mondial

Au-delà du sauvetage des monuments de Nubie, cette campagne marque un tournant dans l’histoire de la protection du patrimoine. Pendant vingt ans, cette mobilisation internationale prend une ampleur sans précédent : une cinquantaine de pays contribuent financièrement à la campagne et 40 missions techniques venues des cinq continents participent au sauvetage des monuments. Son coût total est estimé à environ 80 millions de dollars de l’époque, dont la moitié est apportée par la communauté internationale.

Cette mobilisation fait émerger une idée nouvelle : certains lieux appartiennent à l’histoire d’un pays, mais leur valeur dépasse ses frontières et leur préservation concerne l’humanité tout entière. Son succès contribue ainsi directement à l’élaboration de la Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel, adoptée par l’UNESCO en 1972.

En 1979, les « Monuments de Nubie d’Abou Simbel à Philae » sont inscrits sur la Liste du patrimoine mondial.

Lorsque la campagne s’achève officiellement le 10 mars 1980, avec l’inauguration de Philae reconstruite sur l’île d’Agilkia, son héritage dépasse largement les rives du lac Nasser : en sauvant les monuments de Nubie, la communauté internationale a aussi contribué à inventer une nouvelle manière de penser la protection du patrimoine.

Vous souhaitez découvrir les temples d’Abou Simbel et de Philae dans la région d’Assouan en Égypte ?

Aujourd’hui à l’abri des eaux, les temples d’Abou Simbel et de Philae comptent parmi les sites les plus remarquables du sud de l’Égypte. Les découvrir après avoir parcouru l’histoire de leur sauvetage permet de porter un autre regard sur ces monuments et sur les paysages de Nubie qui les entourent. L’Ami du Vent vous propose de découvrir cette région accompagné de guides égyptiens, en prenant le temps d’en comprendre l’histoire et le patrimoine.

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