La Mer Morte est nichée sur les territoires de Jordanie, de Palestine et d’Israël, dans la vallée du Rift du Jourdain. Les Hébreux l’appelle « mer de sel » et les Arabes « mer de Loth ».
Elle a une superficie d’environ 810 km², mesure 67 km de long, 18 km de large et est principalement alimentée par le Jourdain.
On la connaît évidemment pour sa teneur étonnamment élevée en sel (275 grammes par litre contre 38 grammes par litre pour la mer Méditerranée par exemple) et pour sa flottabilité exceptionnelle, mais bien souvent on connaît peu l’histoire de la Mer Morte, en particulier son histoire géologique qui pourtant est fascinante : elle raconte plusieurs millions d’années de bouleversements tectoniques, climatiques et hydrologiques au Proche-Orient.
Pour les amateurs de l’émission C’est pas sorcier, vous pouvez regarder l’épisode consacré à la Mer Morte : Comment la Mer Morte s’est transformée ?
La formation géologique de la Mer Morte
Il y a plusieurs millions d’années, la Mer Morte était connectée à une vaste dépression géologique qui communiquait de manière périodique avec la mer Méditerranée. Les géologues estiment qu’aujourd’hui la Mer Morte est le dernier vestige d’un immense système aquatique qui occupait autrefois toute la vallée du Jourdain.
La faille syro-africaine ou Faille du Levant
L’Afrique et l’Arabie formaient un ensemble cohérent avant que de profonds mouvements du manteau terrestre provoquent des contraintes tectoniques qui ont progressivement fracturé la croûte terrestre.
La faille syro-africaine, connue sous le nom de Faille du Levant, est apparue il y a 20 à 25 millions d’années : la plaque arabique a commencé à se détacher progressivement de la plaque africaine, les deux plaques glissant l’une contre l’autre. La Faille du Levant s’étend depuis la Turquie jusqu’à l’Afrique orientale et dessine une ligne presque continue sur plus de 1 000 kilomètres.
Aujourd’hui encore, la plaque arabique continue de se déplacer vers le nord-est, à raison de 4 à 6 millimètres par an. Sur une période de 20 millions d’années, on obtient un décalage horizontal entre certaineszones situées de part et d’autre de la faille de plus de 100 kilomètres. Les géologues appellent ce décalage horizontal une faille transformante : les deux blocs glissent latéralement l’un contre l’autre au lieu de s’écarter frontalement.
La Mer Morte a été un bassin indirectement connecté à la Méditerranée
Lorsque les plaques glissent, elles ne se déplacent pas parfaitement de manière rectiligne. Certaines portions de la faille présentent des coudes et des décrochements où la croûte terrestre est étirée et s’affaisse pour former des bassins (appelés bassins en traction : « pull-apart basins »). Pour schématiser : la faille se décale, une zone s’ouvre localement, le terrain s’effondre, un bassin se forme, l’eau s’y accumule.
Quand la faille du Levant commence à se former il y a environ 20 à 25 millions d’années, elle crée une succession de dépressions tectoniques. Certaines d’entre elles se trouvent alors à proximité du littoral méditerranéen. À différentes périodes géologiques, notamment au Miocène (entre 23 et 5 millions d’années avant notre ère), les variations du niveau marin et les mouvements tectoniques permettent aux eaux marines d’envahir temporairement certaines parties de cette dépression. On parle alors d’incursions marines : un ensemble de bassins qui occupaient cette région géographique a ainsi été alimenté par des eaux marines.
Le plus simple est d’imaginer une série de bassins alignés derrière une plage. Lorsque le niveau de la mer monte suffisamment, l’eau remplit certains bassins. Lorsque le niveau de la mer baisse ou si la région se soulève, les bassins se retrouvent isolés. C’est ce qui s’est produit à plusieurs reprises dans la région de la faille du Levant : les connexions avec la Méditerranée ont été temporaires et intermittentes. C’est ainsi que la dépression tectonique dans laquelle se trouve la Mer Morte actuelle a connu, au cours de son histoire géologique, plusieurs épisodes d’invasion par des eaux marines méditerranéennes avant de devenir un bassin continental fermé.
L’évaporation de la Méditerranée et la salinité de la Mer Morte
Il y a environ 6 à 5 millions d’années, s’est produit un évènement connu sous le nom de « crise de salinité messinienne » : le détroit de Gibraltar s’est fermé. La mer Méditerranée s’est alors presque entièrement évaporée : le niveau de la mer a chuté de plusieurs centaines, voire plus d’un millier de mètres. Les bassins du Levant en ont été profondément modifiés et un dépôt d’énormes quantités de sels et de gypse s’est formé dans les bassins.
Certains des sels présents aujourd’hui dans la région, en particulier dans le Mer Morte, viennent en partie de cette époque.
La région devient un système fermé
Au fil du temps, la tectonique des plaques arabique et africaine continue d’enfoncer les bassins, en particulier celui correspondant à l’actuelle mer Morte. Les incursions marines disparaissent : les bassins ne sont alors alimentés plus que par le Jourdain, les pluies et les sources souterraines.
La transformation de la Mer Morte d’un bassin alimenté par la Méditerranée à un lac continental fermé s’est faite progressivement : les géologues ont identifié différentes périodes liées au changement des conditions climatiques. Il y a d’abord eu le lac Sedom, puis le lac Amora, le lac Lisan, pet enfin la mer Morte telle qu’on la connaît aujourd’hui.
Les lacs ancêtres de la Mer Morte
Le lac Sedom, royaume du sel
Le lac Sedom est le plus ancien des 3 lacs « ancêtres » de la mer Morte. Il s’est formé au Pliocène, il y a environ 5 à 3 millions d’années, peu après la fin de la crise de salinité messinienne. D’après les géologues, ce bassin était relativement isolé et soumis à un climat très aride : l’évaporation dépassait de loin les apports en eau, ainsi d’immenses quantités de sel se sont accumulées au fond du bassin.
Ces dépôts salins forment d’ailleurs aujourd’hui l’une des structures géologiques les plus remarquables de la région : le Mont Sedom, situé au sud-ouest de la mer Morte, en Israël, dans la réserve naturelle du désert de Judée. Le Mont Sedom est une colline constituée en grande partie d’un gigantesque dôme de sel de plusieurs kilomètres d’épaisseur qui s’est lentement déformé sous la pression des couches supérieures.
Le lac Amora, un lac de transition en période plus humide
Le lac Amora aurait existé entre environ 200 000 et 70 000 ans avant notre ère. Le climat devient plus humide que durant certaines périodes précédentes, le niveau du lac monte, le Jourdain et les cours d’eau avoisinants apportent plus d’eau. Le bassin se transforme progressivement en un vaste lac saumâtre, moins concentré en sels que le lac Sedom.
Le lac Lisan, un lac immense à l’origine de la Formation du Lisan
Le lac Lisan est le plus connu des lacs ayant précédé la formation de la Mer Morte. Il a occupé la région entre environ 70 000 et 15 000 ans avant notre ère. À son apogée, il était impressionnant : environ 200 km de long, trois fois la superficie de la mer Morte actuelle et un niveau situé jusqu’à 250 mètres au-dessus de celui de la mer Morte actuelle ! Le lac Lisan s’étendait ainsi sur une grande partie de la vallée du Jourdain. Les falaises blanches visibles aujourd’hui autour de la mer Morte portent encore les traces de ses anciens rivages.
Ses dépôts sédimentaires forment ce que l’on appelle la Formation de Lisan, véritable paradis pour les géologues et scientifiques. On y observe des couches annuelles comparables aux cernes d’un arbre : une alternance de couches claires, riches en carbonates, et de couches sombres. riches en argiles. Ces alternances permettent de retracer les variations climatiques (alternances de périodes sèches et périodes humides), l’activité sismique et les changements climatiques du Levant sur des dizaines de milliers d’années.
De Lisan à la Mer Morte, le point le plus bas de la planète Terre
À la fin de la dernière glaciation, il y a environ 15 000 à 12 000 ans, le climat devient progressivement plus chaud et plus sec : les apports en eau diminuent, l’évaporation augmente, le lac Lisan se rétracte. Au fil des millénaires, il fait place à plusieurs lacs plus petits avant de donner naissance à la mer Morte d’aujourd’hui.
Le bassin qu’occupe la Mer Morte actuelle s’est lentement affaissé au fil des millions d’années jusqu’à devenir le point continental le plus bas de la planète : la Mer Morte est située aujourd’hui à – 440 mètres (440 m au-dessous du niveau de la mer).
La salinité exceptionnelle de la Mer Morte
La Mer Morte est donc plus un immense bassin naturel où les sels s’accumulent depuis des millénaires qu’une mer à proprement parler.
Le bassin a été alimenté il y a plusieurs millions d’années par les incursions marines et alimenté depuis toujours par les eaux du Jourdain, les pluies occasionnelles et les sources souterraines. L’eau de la Mer Morte ne peut quitter le bassin que par évaporation. Ainsi, il y a des millions d’années, des sels se sont accumulés, et depuis des dizaines de milliers d’années, l’eau douce a apporté des minéraux : l’eau s’évapore et les sels restent dans le bassin. La concentration des minéraux a atteint un stade tel que la salinité de la Mer Morte est plus de sept fois celle de la mer Méditerranée, et près de dix fois celle des océans.
D’où le fait que l’on flotte de manière exceptionnelle dans la Mer Morte !
La Mer Morte menacée de disparition
La Mer Morte a résisté aux changements climatiques, aux mouvements des plaques tectoniques et aux fluctuations naturelles des derniers millions d’années. Mais c’est en l’espace de quelques générations qu’elle pourrait connaître l’une des transformations les plus rapides de son histoire !
Les causes de cette disparition annoncée
Comme de nombreux écosystèmes aujourd’hui, c’est la présence et l’activité humaines qui la menacent. En effet, le niveau des eaux de la Mer Morte chute de 1m45 par an : ainsi, depuis les années 1960, elle a perdu le tiers de sa surface.
Cela s’explique par deux principales causes :
- Les besoins en eau douce des habitants de la Jordanie, d’Israël, des territoires palestiniens, de la Syrie et du Liban : 96 % de l’eau du Jourdain et de la rivière Yarmouk, le principal affluent du Jourdain qui traverse la Syrie et la Jordanie, sont détournés pour l’agriculture et l’alimentation en eau des populations.
- L’exploitation industrielle des sels minéraux de la Mer Morte, qui accélère encore la perte d’eau par évaporation.
La disparition progressive de la mer Morte n’est donc pas imputable à un seul pays : tout au long du bassin du Jourdain, de la Syrie au Liban en passant par Israël, la Jordanie et les territoires palestiniens, des barrages, canaux d’irrigation et prélèvements d’eau réduisent petit à petit les apports naturels en eau.
Les solutions envisagées
La Mer Morte est en réalité un enjeu géologique, environnemental et géopolitique.
L’idéal d’un point de vue écologique serait de rétablir le débit naturel du Jourdain mais l’eau est une ressource rare dans cette région peuplée par plusieurs millions d’habitants. Pour les États concernés (Jordanie, Israël, territoires palestiniens, Syrie et Liban) chaque mètre cube d’eau non détourné du Jourdain est un mètre cube qui n’est plus disponible pour l’agriculture, l’industrie et l’alimentation en eau potable des populations.
Depuis des décennies, scientifiques, ingénieurs et gouvernements cherchent d’autres solutions.
Le projet Med-Dead : Mediterranean-Dead Sea Conveyance
Moins médiatisé que le projet Mer Rouge – Mer Morte, le projet Med-Dead est en réflexion depuis le 19e siècle et a été relancé après les chocs pétroliers des années 1970.
Partant du constat que la différence d’altitude entre la mer Méditerranée et la Mer Morte représente une formidable réserve d’énergie potentielle (la surface de la mer Méditerranée est proche du niveau 0 et la mer Morte se situe à environ 440 mètres sous le niveau de la mer), l’idée consisterait à amener de l’eau de la mer Méditerranée jusqu’à la mer Morte par un canal (ou un tunnel) : en descendant vers la Mer Morte, l’eau pourrait ainsi produire de l’électricité grâce à des turbines hydroélectriques.
Ce projet Med-Dead répondait ainsi à des objectifs à la fois écologiques (ralentir voire stopper la baisse du niveau de la mer Morte), énergétiques (produire de l’électricité grâce à la différence d’altitude) et vitaux (dessaler une partie de l’eau transportée pour fournir de l’eau douce aux populations locales).
Le projet Med-Dead s’est heurté à de fortes contraintes (coût financier, risques environnementaux et tensions géopolitiques) et est resté pendant des décennies au stade d’idée et d’études : aucune mise en œuvre n’a été amorcée et il est resté au stade conceptuel.
Le projet du canal Mer Rouge – Mer Morte : Red Sea – Dead Sea Conveyance
Inspirée du principe du projet Med-Dead, la plus spectaculaire des solutions envisagées a été d’envisager la construction d’un canal reliant la Mer Rouge à la Mer Morte. Le principe était de pomper l’eau de la mer Rouge près du golfe d’Aqaba, l’acheminer vers la mer Morte, utiliser la différence d’altitude (plus de 400 mètres) pour produire de l’électricité, dessaler une partie de l’eau pour fournir de l’eau potable à la Jordanie et à Israël, envoyer le reste vers la mer Morte afin de stabiliser son niveau.
En 2013, Israël, la Jordanie et l’Autorité palestinienne ont signé un protocole d’accord sous l’égide de la Banque mondiale : le projet était alors présenté comme un exemple rare de coopération régionale autour de l’eau, mais au fil des années, plusieurs obstacles sont apparus :
- l’inquiétude des scientifiques quant à l’impact environnemental lié au mélange des eaux de la mer Rouge et de la mer Morte (modification de la composition chimique de la mer Morte, apparition d’algues ou de bactéries, formation de dépôts de gypse pouvant troubler les eaux, etc.
- le coût colossal des infrastructures (plusieurs centaines de millions de dollars pour une première phase, puis potentiellement plusieurs milliards pour un projet complet) et aucun des États concernés ne souhaitait en supporter seul la charge financière,
- l’évolution des stratégies nationales de dessalement,
- les tensions politiques récurrentes entre les partenaires.
Un tournant a eu lieu en 2021 quand la Jordanie a officiellement renoncé au projet tel qu’il avait été conçu avec Israël et l’Autorité palestinienne. Le projet de canal Mer Rouge-Mer Morte est aujourd’hui complètement abandonné dans sa forme initiale mais n’a jamais fait l’objet d’une annulation juridique mondiale définitive.
Les projets actuels, plus modestes
Aujourd’hui, l’objectif n’est plus nécessairement de ramener la Mer Morte à son niveau historique, mais plutôt de ralentir son déclin.
Les discussions entre les États concernés se concentrent davantage sur des solutions plus modestes, comme des usines de dessalement sur les côtes méditerranéennes, une meilleure coopération régionale sur la gestion de l’eau, une réduction des pertes dans les réseaux et un recyclage accru des eaux usées, une limitation de certains prélèvements dans le bassin du Jourdain… mais dans cette région aux tensions géopolitiques quasi constantes, les discussions sont loin d’être faciles.
En tous cas les scientifiques alertent sur le fait que, sans solution, la Mer Morte pourrait être d’ici 2050 une simple grande flaque de boue tellement salée que l’eau ne pourra plus s’évaporer… pas très réjouissant !
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