Une poétesse marocaine rebelle

Courtisane et poétesse marocaine, Mririda n’Ait Attik (l’agile rainette de la tribu des Aït Attik) a chanté dans la langue Amazighe les tourments de l’amour, dénoncé les souffrances des femmes, les abus de pouvoir des hommes et la soumission à l’occupant français. Elle est l’une des femmes poètes du Maroc à qui l’on doit les trésors de la poésie amazighe.

Poétesse marocaine : Mririda n’Ait Attik, photo René Euloge

Son histoire se situe dans les années 1910-1945.

On ne connaît pas sa date de naissance, ni celle de son décès. Et personne ne sait dire si Mririda (l’agile reinette) est son vrai nom ou un surnom, comme elle l’a chanté elle-même dans l’un de ses poèmes, emblématique de la poésie en langue Amazighe :

On m’a surnommée Mririda, Mririda,

Mririda, l’agile rainette des prés

Je n’ai pas, je n’ai pas ses yeux d’or

Je n’ai pas, je n’ai pas sa blanche gorge,

Je n’ai pas, je n’ai pas sa verte tunique.

Mais ce que j’ai comme elle, Mririda,

Ce sont mes zerarit, mes zerarit

Qui volent jusqu’aux bergeries, 

Ce sont mes zerarit, mes zerarit

Dont on parle dans toute la vallée

Et de l’autre côté des montagnes,

Mes zerarit qui émerveillent et font envie.

La poétesse marocaine est née dans le Haut-Atlas, à l’est de Marrakech, dans le village de Magdaz (région d’Azilal) là où la rivière Tassaout creuse une vallée difficile d’accès qui remonte jusqu’au M’Goun, l’un des plus hauts sommets de la chaîne des Atlas (4070 m). Au cœur du territoire berbère (chleuh), le destin de cette femme poète aurait pu être celui de nombreuses berbères nées dans la pauvreté rustique de villages reculés, mariées tôt, mères de famille, menant une vie rude de femmes travaillant dans les champs.

Mais cette jeune femme, analphabète, qui n’avait aucune culture littéraire, avait le don de percevoir la beauté du pays chleuh. Elle était capable d’entrer en connexion avec tout ce qui l’entourait, de percevoir les mystères de l’âme, les passions des hommes… Cette femme était née poète…

Vraisemblablement mariée très jeune et répudiée alors qu’elle attendait un enfant dont elle avortera, Mririda exprima ainsi sa douleur dans l’un de ses poèmes : 

Cent poignards ont lacéré mon ventre et percé mon cœur

Dents serrés et lèvres closes, j’ai combattu mes deux douleurs

Celle de ma chair et celle de mon cœur.

Démunie, sans statut social, elle fut contrainte de vivre de ses charmes et descendit dans la vallée de la Tassaout où était installé un camp de militaires français et de goumiers (soldats appartenant à une unité d’infanterie marocaine sous encadrement français). Au souk d’Azilal, elle devint une courtisane désirée de tous, mais c’est « elle qui choisissait soigneusement ses amants », comme le précisa une amie de Mririda.

Courtisane, elle ne l’était que pour survivre, mais Mririda était avant tout tanedamt, poétesse de culture amazighe, où la poésie (amarg) est souveraine et se transmet de génération en génération par voie orale. Loin de sa famille, ses chants et ses poèmes traduisaient sa nostalgie :

Quand je suis seule, dans le silence et la paix

Souvent je songe au village où je suis née

A cette heure que font ceux que j’ai laissés là-bas ?

Je me suis égarée malgré moi sur le chemin de la vie

Mais mon cœur est resté accroché aux rocs de ma vallée.

Elle se livra aussi intimement, et chanta dans l’un de ses poèmes son idéal de vie :

Je les hais tous ces rustres, je les hais

J’aurais voulu un seul homme, un seul qui m’aime et me respecte

Qui sente bon le savon et la lavande

Un mari qui m’aurait assuré le pain, les vêtements

Un foyer chaud avec de l’amour et des rires d’enfants.

C’est au souk d’Azilal que René Euloge (1902-1990), instituteur français, peintre et écrivain (il est entre autres l’auteur de Aït Ou Malou Les fils de l’ombre), grand amoureux du Maroc où il s’installa dès 1920, rencontra la poétesse marocaine en 1927.

Parlant parfaitement la langue Amazighe, il sillonnait le Haut Atlas à dos de mules.

Voici un extrait de ce qu’il écrivit au sujet de la poétesse :

« Jolie, elle ne l’était point, malgré des yeux immenses au regard expressif. Ses traits rudes donnaient à son visage au teint clair précocement fané, un habitus singulièrement émouvant. (…) Je revois encore Mririda drapée dans son ample manteau de fine laine, l’antique et admirable andir aferkachène, à bandes amarantes, écarlates et blanches que l’on ne tisse plus aujourd’hui. Elle prenait des poses hiératiques, sans en soupçonner la grâce et la majesté, lorsqu’elle élevait comme une lyrée ses bras splendidement modelés, encerclés de lourdes armilles d’argent. Une abondante chevelure, si noire qu’elle avait des reflets d’anthracite, encadrait son visage expressif dont la carnation d’une délicatesse indicible eût mérité à notre poétesse le doux nom d’Amaryllis. »

René Euloge fut envoûté et fasciné instantanément par la belle courtisane, et par la personnalité et l’esprit de la jeune femme. Commença entre eux une belle histoire d’amour et ils furent amants pendant une dizaine d’années.

La poétesse marocaine Mririda savait chanter mais elle ne savait pas écrire. Son amant écrivain, René Euloge parlait parfaitement sa langue, l’Amazighe : elle devint son égérie et sa muse, comme il l’écrivit lui-même. Il l’immortalisera aussi en prenant les seules photos d’elle qui soient connues.

Leur histoire d’amour fut brutalement interrompue lorsque René Euloge fut rappelé en France lors de la seconde guerre mondiale.

Lorsqu’il revint au Maroc en 1946 après la guerre, il sillonna en vain toutes les vallées de la région Tassaout pour retrouver la poétesse Mririda. A Azilal, tout avait changé, et il n’y avait plus de traces de Mririda. Consterné et désespéré, l’amant erra longtemps dans les montagnes et les vallées de tout le Haut Atlas, en vain. La jeune poétesse avait mystérieusement disparu et sa famille opposa un mutisme total aux demandes de l’amant écrivain.

Dans la vallée, ses questions étaient mal accueillies. « Elle a été reniée par les siens à cause de ses mœurs dissolues et choquantes » écrivit René Euloge. La rencontre d’une ancienne collègue de Mririda lui apprendra qu’elle avait été l’épouse temporaire d’un adjudant des Goums, puis d’un sergent. Puis on perdit sa trace.

René Euloge continua de parcourir inlassablement tout le Maroc, cherchant Mririda la poétesse dans les campements et les quartiers réservés, notamment celui bien connu de Casablanca mais toujours sans succès.

Toutes les hypothèses sur cette mystérieuse disparition qui ressemble à un effacement ou à une liquidation sont possibles. Juste après le départ en France de son protecteur, Mririda aurait été assassinée par sa famille pour laver leur honneur ? Châtiée par un patriote comme traîtresse vendue à un Français ? L’acte vengeur d’un amant éconduit ? Comment est-elle morte et où repose son corps ?

Une omerta plane toujours sur ce mystère qui fait de la poétesse Mririda une légende.

René Euloge a recueilli 120 poèmes de la poétesse marocaine Mririda. En 1972, reclus à Marrakech, perdant la vue, il se consacra, assisté de son épouse, à la traduction en langue française de ces poèmes qui furent publiés en 1992 sous le nom « Les Chants de la Tassaout ». En introduction du recueil de poèmes, l’écrivain René Euloge écrivit ceci :

« La traduction la plus fidèle ne parvient pas à restituer pleinement la saveur d’une telle poésie. En l’écoutant chanter monts et vallées, avec la vie quotidienne au village, ses drames familiaux, ses joies et ses peines, je me persuadais qu’elle atteignait à ces moments-là la plus haute élévation de pensées et de sentiments et, qu’au paroxysme de ses envolées lyriques, une sorte d’ivresse la transfigurait en l’allégeant des misères terrestres. »

Le grand public découvrit également la poétesse Mririda dans le film “Femme écrite” que le cinéaste marocain Lahcen Zinoun a consacré en 2012 à la poétesse rebelle qui chanta et porta haut le verbe poétique amazigh.

Talent poétique légendaire ou époustouflante poétesse trop méconnue… Mririda n’Ait Attik était une femme qui a défié les règles morales et sociales de son époque.

L’œuvre poétique de Mririda est l’œuvre d’une femme sensible, libre, courageuse, en avance sur son temps. Son écriture poétique témoigne d’une grande intelligence et d’un talent inné pour la poésie, le chant et le rythme poétique.

Il semble évident que son style poétique (une poésie sensuelle, libre et féministe, chantée en public) et les choix qu’elle a fait en tant que femme (se prostituer en le revendiquant haut et fort) ont contribué à sa disparition auprès de l’opinion publique, y compris celle de sa tribu, qui rapportèrent à l’écrivain René Euloge qu’ils « doutaient » même de son existence.

En randonnée chamelière dans le désert du Maroc, ou en randonnée au Maroc dans l’Atlas, ne soyez pas surpris si Mririda semble peu ou mal connue : la liberté de ton et de vie de cette poétesse marocaine a parfois dérangé !

L’exemple de Mririda dans la poésie marocaine est révélateur de ce qu’était la poésie marocaine avant les années 50.

Revenons d’ailleurs à l’histoire de la poésie marocaine. Elle prend sa source dans la poésie arabe anté-islamique mais la spécificité et la richesse de la poésie marocaine sont intrinsèquement liées à l’histoire du pays (politique, culturelle, sociétal, etc).

Tout comme le sont le peuple marocain, ou la gastronomie marocaine, ou les langues au Maroc, la poésie marocaine est riche des multiples influences qu’a connu le Maroc au fil de son histoire mouvementée.

Dès les années 20, les Marocains ont élevé haut une parole poétique ancrée dans l’expérience de vie, dans l’existence. Avant la seconde guerre mondiale, cette expérience poétique était essentiellement orale.

Avec la traduction de poèmes européens en arabe, un courant poétique arabe, inspiré du romantisme, vit le jour : parmi les influences européennes, nous pouvons citer Shelley, Goethe, Lamartine, Victor Hugo, Pouchkine.

Après le protectorat français, un renouveau poétique s’opère : les poètes brisent la frontière entre l’imaginaire et le réel, se détournent des formes traditionnelles et du romantisme, et s’orientent vers une poésie où le vers est plus libre.

A partir des années 70, le Maroc voit l’émergence de nouveaux poètes et de nouvelles expériences poétiques : au creux de l’espace poétique arabe, les jeunes poètes s’attachent à inventer une poésie marocaine singulière, unique, une forme poétique qui s’affranchit de tous les genres poétiques et de de toutes les formes poétiques connues, de toute expression formelle et thématique. C’est la renaissance de la poésie marocaine moderne.

De jeunes poètes marocains vont également introduire la poésie marocaine en langue française et l’usage du français va ouvrir de nouvelles explorations poétiques.

Le premier recueil poétique marocain date de 1937 : il est du poète Mohamed Mekouar, originaire de Fès. Mais c’est réellement à partir de 1970 que la publication de recueils poétiques se développe : ils sont bien souvent publiés à compte d’auteurs, et encore aujourd’hui, un quart des publications le sont à compte d’auteurs.

Il est remarquable de noter qu’au Maroc, 35% des textes publiés sont des œuvres poétiques.

En 1966, le poète marocain Abdellatif Laâbi, né à Fès en 1942, créé la revue « Souffles » dont le rôle est essentiel dans le renouvellement culturel au Maghreb. En 1972 il publie le recueil « L’arbre de fer fleurit » qui lui vaut d’être arrêté, torturé et emprisonné à la demande du roi Hassan II.

Il est libéré en 1980, et s’exile en France cinq ans plus tard. En 2009, il reçoit le prix Goncourt de la poésie et en 2011, le Grand Prix de la Francophonie de l’Académie française. 

C’est également en 1966, qu’est créée la Maison de la Poésie au Maroc, à l’initiative d’un groupe de poètes marocains. Cette association culturelle est dédiée à la poésie et à la protection des droits des poètes.

En 2002, la Maison de la Poésie au Maroc créée un prix de poésie : le Prix international de poésie Argana (Argana étant un nom inspiré de l’arganier, arbre emblématique du Royaume du Maroc).

Ce prix est décerné chaque année à un poète indépendamment de sa nationalité : parmi eux, le poète chinois Bei Dao (2002), le poète palestinien Mahmoud Darwish (2008), le poète marocain Tahar Ben Jelloun (2010), la poétesse américaine Marilyn Hacker (2011), le poète français Yves Bonnefoy (2013), le poète nigérien Hawad (2017)…

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